Jean Viard: "Toutes les crises sont créatrices"

Pour Jean Viard, "si on veut éviter que le monde soit réorganisé après cette crise comme après la guerre 1914-18 par l’affrontement des totalitarismes, il faut notamment qu’on ait une nouvelle espérance à proposer, comme un New Deal vert." ©©Philippe MATSAS/Leemage

Comme la peste au XIIIe avait mis fin à l'esclavage en Europe, l'épidémie actuelle de coronavirus marquera-t-elle un nouveau grand progrès social, comme le début de nouveaux rapports entre l'être humain et la nature? C'est l'espoir et l'appel lancé par Jean Viard, sociologue et écrivain français, fervent partisan d'un New Deal vert. Sinon? Les nationalistes vont prendre les choses en mains partout dans le monde.

Et si la catastrophe du Covid-19 était le point de départ d’une nouvelle façon de voir le rapport entre l’homme et la nature? C’est ce qu’ose espérer le sociologue et écrivain français Jean Viard, dont le dernier ouvrage, "Le Sacre de la terre" (Éditions de l’Aube), appelle à "réinventer de l’être-ensemble par l’espérance du combat écologique". Prospectiviste, le penseur et directeur de recherche au CNRS essaie d'anticiper les grandes tendances de demain. Pour lui, "le propre de toutes les crises et de toutes les guerres, c’est qu’elles permettent d’avancer". Spécialiste du monde agricole, il prône un New Deal vert à l’échelle européenne, où souverainisme d’État et logique d’entreprise plus écologique prendraient le dessus sur l’économie de marché. À l’inverse, sans une proposition politique forte de la part de l’Union européenne, "les nationalismes vont prendre le pouvoir partout", craint-il. Entretien. 

Vous êtes un prospectiviste. Aviez-vous vu venir une crise sanitaire et économique comme celle du Covid-19?

Je pense qu’honnêtement, personne ne l’a vu arriver. Cette crise nous surprend vraiment, car nous avions l’impression de vivre dans un monde puissant où l’on avait des médecins pour nous soigner. Alors qu’on se retrouve, comme au XIIIe siècle au moment de la peste noire, avec une maladie qu’on ne soigne pas. C’est quelque chose de quasiment impensable dans une société aussi technologique que la nôtre. On s’est raconté qu’on était très protégés. On se rend compte que ce n’est pas vrai. Le monde de demain est bouleversé par quelque chose d’aussi improbable qu’une chauve-souris qui rencontre un Chinois sur un marché. On est rentré dans une société primitive au cœur de la société technologique. On est sur un instantané planétaire, qui nous saisit tous en même temps, et qui nous met tous dans la même situation de non-préparation. En même temps, l’humanité montre qu’elle est capable de s’unir pour un même combat. C’est la première fois que l’humanité se réunit autour d’un commun et la survie de ses membres.

Est-ce que le Covid-19 est la maladie de la mondialisation?

On ne peut pas dire cela parce qu’il y a toujours eu de grandes pandémies. L’élément nouveau c’est qu’au cœur des sociétés technologiques et médicales, ces pandémies existent toujours. On a cru avec la révolution industrielle que la puissance de nos techniques et les ressources centrales gigantesques de la planète apportaient des réponses à toutes les questions. Il est vrai que la révolution industrielle a été une avancée extraordinaire dans l’histoire de l’homme. L’espérance de vie a augmenté de 20 ans. Il n’est pas question de revenir en arrière. Mais on s’est rendu compte que cette avancée industrielle et technologique ne répondait pas à tout. Comme par exemple en matière de climat, en constatant qu’il s’était réchauffé. Il faut désormais aller plus loin, en se rendant compte que la question qui nous est posée est celle d’un nouveau rapport entre l’homme et la nature. Le renouvelable est le propre de la nature. Il faut que l’énergie renouvelable soit la valeur centrale du futur alors qu’on avait cru que la nature appartenait au passé, qu’elle était archaïque.

Êtes-vous plutôt optimiste, dans le sens où cette crise peut être une aubaine pour repenser nos modèles de sociétés, ou bien pessimiste quant à son issue?

Nous sommes dans une parenthèse qui nous oblige à réfléchir à nos valeurs, à nos systèmes et à notre protection. La seule protection qu’on a actuellement, c’est de se laver les mains et de rester chez soi. Ce télescopage entre le monde primitif et le monde hypertechnologique va forcément bousculer notre conscience du monde. Tout ne va pas changer, mais je pense que toutes les crises sont créatrices. Elles le sont d’autant plus qu’il y a des leaders qui se lèvent pour reprendre le flambeau. Si personne ne se lève derrière pour reprendre le flambeau, les sociétés tombent dans l’affrontement, et ça c’est dangereux. Quelque part, on peut dire que cette crise est un rite initiatique de la mondialisation écologique. Les crises ont toujours engendré des ruptures. Par exemple, la peste noire de 1348 a sonné la fin de l’esclavage en Europe. Un Européen sur deux est mort, notamment les esclaves. Au sortir de cette crise, on a cherché désespérément de la main d’œuvre. Qu’est-ce qu’on a fait? On l’a payée. Après la guerre 1914-18, on a vu la montée des régimes totalitaires, tous formés par d’anciens militaires, qui voulaient organiser une société comme ils l’avaient connue pendant la guerre. En 1945, on a cru au triomphe des démocraties libérales économiques. Des gens comme Ronald Reagan et Margaret Thatcher, des ultralibéraux, ont mis le paquet pour faire tomber économiquement le communisme. Depuis, on vivait dans l’idée que le marché savait mieux que tout organiser le monde. Petit à petit, on a vu reculer le rôle du politique, le rôle des États, on a méprisé le politique, on a moins voté aux élections. Le citoyen a disparu derrière le consommateur qui a lui-même disparu devant l’individu. On a renversé la hiérarchie.

Sommes-nous allés trop loin dans l’économie de marché?

La question qui nous est posée est de se dire, comment est-ce qu’on a pu être assez bête pour que 97% des antibiotiques utilisés par les Américains viennent de Chine? Comment est-ce qu’on a pu être assez bête pour penser que le marché pouvait gérer les souverainetés? Normalement, le rôle d’un gouvernement est d’abord de s’assurer que son peuple a à manger, qu’il est soigné, qu’il est éduqué et qu’il est protégé. Ce sont les quatre fondamentaux de la souveraineté. Nous on a dit, "le marché sait faire". On a oublié de dire pourquoi on met des dizaines de milliards d’euros dans l’armement, si on est incapable de soigner son peuple. À quel moment a-t-on oublié les souverainetés? Et à quel moment on a laissé le marché réguler des choses aussi essentielles que la santé des peuples?

En ce moment, en Europe, on manque de masques, on manque de produits traitants, on manque d’appareils respiratoires. Comment est-ce qu’on a pu construire une Union européenne en oubliant quelles étaient les souverainetés?

Je pense que les peuples vont demander des comptes. On va trouver des boucs émissaires, mais le responsable est l’ensemble des systèmes existants. On a tous cru dans une économie en flux tendu, où il n’y a plus de stocks. Résultat: on a fait disparaître l’idée de la protection des risques. Cela veut dire que la pensée économique post-reaganienne a pris le pas sur la politique. La question qui se pose aujourd’hui est celle de savoir comment le politique va reprendre la main. Il va se passer une bataille politique nouvelle. On était à la fin du cycle de Reagan. Depuis la crise financière de 2008, on était dans une période d’incertitudes et de changements. Aujourd’hui, le chaos est terminé. Les frontières se reconstruisent partout. Que va-t-il se passer? Les nationalistes vont dire "on vous l’avait bien dit". Il y a un danger. D’un autre côté, sommes-nous capables d’inventer un nouveau New Deal vert? 

Quel nouveau New Deal aimeriez-vous voir émerger?

La question qui va nous être posée va être très simple: est-ce que l’Europe se définit comme un territoire souverain pour l’alimentation, la santé, l’éducation et la défense, ou pas? Si on ne veut pas, il y a de fortes chances qu’elle explose. Si l’Europe n’a rien à nous proposer, les nationalistes vont prendre le pouvoir partout. Si on veut éviter que le monde soit réorganisé après cette crise comme après la guerre 1914-18 par l’affrontement des totalitarismes, il faut notamment qu’on ait une nouvelle espérance à proposer, comme un New Deal vert. Je ne suis pas un militant écolo au sens du parti. J’aime bien les entreprises, je n’aime pas les discours radicaux, mais je pense que le libéralisme et le capitalisme vont entrer dans une nouvelle phase, qui sera à la fois celle des souverainetés politiques beaucoup plus fortes et d’intégration de la dimension écologique à l’intérieur même des logiques d’entreprises.

Est-ce une chance à saisir pour l’Europe?

La politique n’est jamais écrite à l’avance. Cela dépend de l’émergence de grands leaders. Sans Roosevelt, il n’y aurait pas eu le New Deal dans les années 1930. Sans Clemenceau, la France n’aurait pas retrouvé ses positions en 1914-18. Churchill n’était pas considéré comme un grand politique, mais il est devenu puissant. Ce sont les situations qui créent les héros. Et je ne sais pas si l’Europe est capable de fabriquer des héros. Je ne sais pas ce qui va se passer en Chine et aux États-Unis. Il faut laisser la crise jouer, il faut essayer de se dire qu’elle va changer beaucoup de choses, et surtout il faut essayer de défendre nos valeurs.

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