interview

Julia Hobsbawn "Les médias doivent mieux se maîtriser"

©BELGAIMAGE

La surcharge d’informations et de sollicitations dont l’être humain est bombardé 7 jours sur 7, 24 heures sur 24... Pour Julia Hobsbawm, y faire face est tout simplement une question de santé sociale.

Interview par
Catherine Mommaerts

Elle n’aime pas trop qu’on le lui rappelle. Mais, Outre-Manche, Julia Hobsbawm est ce qui s’appelle une "fille de". Son père était Eric Hobsbawm, un célèbre historien marxiste qui a fortement influencé le parti travailliste. Elle-même a collaboré à l’essor du "New Labour" sous l’impulsion des deux derniers ministres travaillistes en date, Tony Blair et Gordon Brown. Brown dont elle connaît bien l’épouse, Sarah. Les deux femmes ont fondé une boîte de communication, Hobsbawm Macaulay Communications, dans les années 90.

A l’époque, Julia Hobsbawm était la reine du networking. Depuis que le réseautage est devenu un exercice virtuel avant tout, elle s’intéresse à un autre phénomène: la surcharge d’informations et de sollicitations dont l’être humain est bombardé 7 jours sur 7, 24 heures sur 24.

Pour Julia Hobsbawm, y faire face est tout simplement une question de santé sociale. C’est ce qu’elle enseigne à ses étudiants de la Cass Business School (City University London) et c’est le sujet de son dernier livre "Fully Connected: Surviving & Thriving in an Age of Overload".

Votre dernier livre traite de la surcharge d’informations à laquelle nous sommes confrontés. Pensez-vous qu’il y ait réellement un danger pour notre santé?

Nous vivons aujourd’hui la période la plus intéressante des 150 dernières années. Nous n’avons jamais été connectés de la sorte. Mais, cette connectivité nous apporte un tsunami d’informations. Anthropologiquement, nous ne pouvons réellement fonctionner que dans des groupes de 150 personnes à la fois, pas plus. Puis, l’être humain ne fonctionne que 168 heures par semaines. Et encore, nous dormons le tiers du temps. Nous nous retrouvons obligés de fonctionner à une échelle sans précédent. Cela crée une surcharge, des stress majeurs, des déséquilibres que ce soit en politique, au niveau des échanges commerciaux ou de la culture. Il faut que tout le monde -institutions, médias, individus- réajuste ses priorités. Les décideurs politiques doivent en être conscients.

Vous pensez qu’ils n’en ont pas conscience ?

Toute cette technologie, toute cette connectivité n’ont pas libéré du temps pour les gens. Cela n’a fait que rendre leur vie plus compliquée, moins claire. Et on voit dans le même temps que les politiques d’une Europe interconnectée virent au cauchemar, que les systèmes politiques ne fonctionnent pas bien, que les technologies prennent parfois le dessus sur le bon-sens et que les gens perdent confiance. Cette situation a entraîné un vote en faveur du Brexit. Personnellement, j’ai voté pour le maintien du Royaume-Uni dans l’Union européenne. Mais je comprends ce vote qui était un cri du cœur symptomatique du fait que le monde moderne ne fonctionne pas correctement pour les citoyens. C’est un mal de notre époque.

Un autre mal de notre époque, est le flux de fausses informations ou d’informations biaisées dont les gens sont abreuvés, les " fake news "…

On vit dans un écosystème où anciens et nouveaux médias diffusent des informations tout le temps. Je pense que les "fake news" sont inévitables lorsque trop d’informations non filtrées circulent. Vouloir parler de tout instantanément peut porter préjudice. Submergés, mis sous la pression du temps, les journalistes n’ont plus le temps de vérifier leurs informations. Je ne demande pas à ce que les médias soient davantage règlementés. Je pense qu’ils doivent simplement mieux se maîtriser. J’adore la BBC, j’ai travaillé pour elle. Mais je crois qu’elle sort trop d’informations comme tout le monde sur Twitter et sur les autres médias sociaux. En tant qu’humains, on ne peut pas gérer cette surabondance d’information. Au final, cela entraîne un "tune out" qui est le nouveau "burn out". Quand les gens ont trop d’informations et ne les comprennent plus, ils se déconnectent. Ils ne lisent plus les infos, ils ne les écoutent plus, ils ne les regardent plus. Ils ne s’intéressent plus qu’à la vie des célébrités et à des choses futiles comme le "Black Friday". Aux Etats-Unis, cela a donné le vote en faveur de Donald Trump. Les électeurs qui ont voté pour lui voulaient en quelque sorte une espèce de simplicité un peu folle.

Que voulez-vous que la BBC fasse? Qu’elle publie moins d’informations sur les réseaux sociaux? Qu’elle se limite à proposes des analyses de qualité?

Elle doit faire quelque chose de radical au niveau de sa production d’informations. Il y a tellement de chaînes d’informations et de nouvelles sources d’informations à travers le monde. Je crois que la suprématie de la BBC n’est plus dans l’information, mais dans la culture. Je serais prête à payer cinq fois plus cher ma redevance télévisée pour avoir plus de culture sur la télévision publique. L’époque révolutionnaire que nous traversons fait des victimes. Je pense que les médias traditionnels font partie de ces victimes et je ne sais pas s’ils parviendront à se maintenir.

Le problème des médias n’est-il pas que les annonceurs, dont ils dépendent financièrement, ont les yeux rivés sur les statistiques de fréquentation des sites d’informations?

Cela en fait partie. Je trouve d’ailleurs qu’il faudrait organiser un Davos des médias où les patrons de presse discuteraient de leur avenir, de comment s’adapter à cette révolution. Mais, la seule chose dont ils parlent pour l’instant c’est d’argent.

Est-ce qu’on peut extrapoler ces observations au monde du travail ?

Je pense, oui. Je ne vais pas me faire des amis en disant cela, mais la plupart des gens n’aiment pas leur emploi. Ils s’y sentent pris au piège. Je ne crois pas que ce soit parce que l’être humain n’aime pas travailler. Au contraire, nous sommes intimement connectés au travail. Mais le monde du travail ne fonctionne pas bien. La productivité stagne, le niveau de stress augmente. En Europe, 60% des journées de travail perdues sont dues au stress. C’est notamment lié au mauvais management et à la surcharge de travail.

Ce qui nous ramène à une question de santé…

On a aujourd’hui des connaissances en matière de nutrition et de calories ingurgitées que l’on n’avait pas il y a 25 ans, ni même 15 ans. On doit avoir le même niveau de connaissance, les mêmes préoccupations en ce qui concerne nos rapports aux réseaux sociaux et notre connexion constante aux autres, aux flux d’informations, etc. Aujourd’hui nos vies professionnelles et privées sont imbriquées, il est de plus en plus difficile de dire quand le travail s’arrête et quand commence le temps libre. Si l’on ne parvient pas à structurer les choses, cela peut devenir dangereux.

Plus concrètement, que devraient faire les entreprises ?

Elles sont appelées à réduire leurs départements des ressources humaines, qui ne font de toute façon rien pour augmenter la productivité, et parallèlement, à créer ou accroître leurs départements de santé sociale. Elles doivent faire un audit de la santé sociale au sein de leur personnel. Il faut connaître les comportements des travailleurs. Savoir comment ils font pour gérer les flux d’informations auxquels ils sont confrontés. Se limitent-ils à une seule source d’informations, à un seul point de vue ou privilégient-ils la diversité des sources? Il faut ensuite considérer la hiérarchie de la communication de la même manière qu’Abraham Maslow (psychologue américain du 20è siècle, NDLR) avait établi une hiérarchie des besoins. La base de la pyramide, c’est les réseaux sociaux, la diffusion d’informations. Et au sommet de cette pyramide, on retrouve la communication réelle, celle que l’on a lorsque que l’on se parle. C’est important que les travailleurs puissent se rencontrer, établir des réseaux. Mais, cela prend du temps de se voir, de se parler. On doit réajuster notre définition du succès. Il faut abandonner cette idée que la taille et la vitesse sont ce qui compte le plus.

Vous qui avez côtoyé de près le New Labour de Tony Blair et de Gordon Brown, que pensez-vous du nouveau dirigeant travailliste, Jeremy Corbyn?

Je suis polygame en politique. J’ai voté pour différents partis à différentes périodes de ma vie malgré mes origines. Cela étant, je crois que Jeremy Corbyn est l’homme qu’il faut au Labour en cette période troublée. Le New Labour a difficile à accepter cela. Mais je pense que l’on a besoin de fractures claires entre les politiques prônées par les différents partis. Je ne sais pas si ce serait un désastre ou pas que Corbyn devienne Premier ministre. Mais je crois qu’il défend des valeurs qui sont très importantes pour le moment.

Et que pensez-vous du travail réalisé par Theresa May dans le cadre des négociations du Brexit ?

Elle me fait un peu pitié. Le 4 décembre dernier, au moment où elle arrivait à Bruxelles pour tenter de conclure un accord avec Jean-Claude Juncker, le DUP (parti unioniste irlandais avec lequel les conservateurs se sont alliés pour avoir une majorité au parlement britannique, NDLR) était en train d’exercer un vrai chantage politique sur sa majorité en rejetant ce qui avait été décidé concernant la frontière irlandaise. Au final l’accord avec Juncker est tombé à l’eau ce jour-là. Cela résume tout ce qui ne tourne pas rond avec l’Etat moderne. Il faut aussi savoir que le Brexit est quelque chose de très pénible pour le Royaume-Uni. A cause du Brexit, il n’y a plus de temps pour aucun autre débat sur la scène publique et politique. Plus vite le Brexit se fera, mieux ce sera.

Lire également

Publicité
Publicité
Publicité
Publicité

Contenu sponsorisé

Partner content