chronique

L'accord climatique de Paris déjà saboté par l'obsession de la croissance?

Eurodéputé Ecolo, coprésident du groupe des Verts au Parlement européen

Les progrès techniques qui ont réellement exercé un impact sur l'ensemble de l'économie sont rares.

"Il faut de la croissance. Pour relancer la demande intérieure, l’investissement et la convergence entre les régions." C’est en substance le mot d’ordre partagé par 95% des eurodéputés et qui est à nouveau ressorti à l’occasion d’un grand débat sur les réformes à entamer pour rendre la zone euro plus efficace, résiliente et démocratique.

En cela, les eurodéputés ne font que refléter le sentiment (la croyance?) de l’ensemble de la population. Certes, les points de vue divergent souvent sur les moyens d’y parvenir mais l’objectif est le même et n’a pas varié au cours des décennies. Seule une minorité d’individus conteste cette vision et l’expression publique de ce désaccord tend d’emblée à les décrédibiliser auprès des autres.

Croissance et énergie

Septante-deux heures à peine après la signature de l’accord climatique de Paris, l’objectif visant à limiter le réchauffement "bien en dessous de 2°C par rapport aux niveaux préindustriels" et à "poursuivre les efforts pour limiter la hausse des températures à 1,5°C" semblait déjà oublié dans l’hémicycle strasbourgeois. En effet, la croissance économique est fortement corrélée à la consommation énergétique.

©Bloomberg

Or, dans le monde comme dans les pays riches, l’énergie (primaire) provient pour 80% des combustibles fossiles (charbon, pétrole, puis gaz naturel, par ordre d’importance), lesquels sont les premiers responsables des émissions de gaz à effet de serre à l’origine des changements climatiques.

Par conséquent, ramener le réchauffement climatique des +3°C prévus pour 2100 à politiques inchangées aux +1,5°-2°C annoncés à Paris requiert de renoncer à brûler les combustibles fossiles. Et cela doit commencer dès aujourd’hui pour au moins deux raisons.

La première est d’ordre écosystémique et tient à la capacité de plus en plus réduite des océans, notamment, à absorber du carbone qui est, lui, émis en quantités toujours plus élevées d’année en année.

La seconde est de nature technosociale et rend compte de l’ampleur et du temps long des modifications à appliquer à notre système économique et à nos modes de vie, qu’il faudra revoir en conséquence; pensons seulement aux décisions énergétiques prises récemment, qui nous engagent pour des années et qui freinent le passage à une énergie plus propre et sûre ou encore au basculement vers des modes de transport plus respectueux de l’environnement, qui impliquent des investissements bruts colossaux, une nouvelle organisation du travail, etc.

Le lapin du progrès technique

Quoi qu’il en soit, et abstraction faite de cette limite, la croissance devrait poursuivre à l’avenir sa baisse tendancielle, en dépit des imprécations des uns et des autres. Cela s’explique par le poids croissant du secteur des services et la maturité de nos économies, le vieillissement de la population, les bénéfices déjà tirés de la démocratisation de l’enseignement, etc.

©Debby Termonia

Lors du dernier Congrès des économistes belges de langue française, certains intervenants ont sorti le lapin du progrès technique de leur chapeau pour néanmoins faire miroiter que cette tendance n’était pas une fatalité. Or, les progrès techniques qui ont réellement exercé un impact sur l’ensemble de l’économie sont rares: l’économiste Alexander Field en recense moins d’une trentaine depuis la roue et le fer jusqu’aux TIC en passant par la machine à vapeur et l’électricité. Bref, le progrès technique n’est finalement qu’un pari à l’issue très incertaine.

Des facteurs qui conduisent à la perte

Celui qui ne connaît pas son histoire est condamné à la revivre. Et quiconque a lu "Effondrement" de Jared Diamond sait que parmi les facteurs qui peuvent conduire à leur perte des civilisations (île de Pâques, Polynésiens des îles Pitcairn, Mayas, Vikings du Groenland…) figurent une dégradation environnementale, le changement climatique et des réponses inappropriées de la société elle-même à ces défis.

Septante-deux heures à peine après la signature de l'accord climatique de Paris, l'objectif visant à limiter le réchauffement semblait déjà oublié dans l'hémicycle strasbourgeois.

Saurons-nous tirer collectivement des enseignements de leur éclipse ou sombrerons-nous comme elles? Étant donné l’accumulation de rapports qui mettent en garde contre ces mêmes risques et le consensus qui s’est forgé autour, notre inaction, notre timidité dans l’action ou notre croyance aveugle dans un miracle technologique nous rendraient plus tragiquement encore responsables et coupables de notre disparition en tant qu’espèce.

Sommes-nous donc collectivement prêts à prendre ce risque dont l’enjeu est finalement la survie de l’Humanité? Ou bien sommes-nous capables de faire preuve de créativité pour imaginer un monde délivré des combustibles fossiles, du profit à court terme, de l’accumulation de biens matériels qui nous procurent un shot instantané de bien-être, un peu comme un drogué momentanément soulagé par sa dose?

Par Philippe Lamberts, Eurodéputé Ecolo, coprésident du groupe des Verts au Parlement européen

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