L'arrière-goût amer du sucre

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Vous êtes-vous jamais rendu compte que manger du sucre influençait la croissance économique à long terme? Les individus obèses ou diabétiques ont tendance à être plus souvent absents de leur travail.

Nos dernières recherches démontrent que cette tendance pourrait coûter très cher dans les décennies à venir. Avec les statistiques démographiques, la santé est l’un des principaux moteurs de la dynamique de la croissance à long terme, des dépenses du secteur public et des tendances séculaires de la consommation.

Ces dernières années, le sucre a fait l’objet d’une attention croissante de la part des décideurs politiques, des organismes sans but lucratif et des investisseurs comme étant le coupable n°1 de l’augmentation de l’obésité et du diabète. Mais même si le lien direct avec ces affections reste sujet à controverse, il ne fait guère de doute que le sucre a participé à la progression des déséquilibres caloriques et des problèmes de santé qu’ils entraînent. C’est la raison pour laquelle certains l’ont qualifié de "nouveau tabac".

Diabésité

De plus, la "diabésité" n’est plus un problème limité aux pays riches et à la population vieillissante. Dans les pays en développement aussi, les cas se multiplient à un rythme alarmant, y compris parmi les enfants et les adolescents. La tendance a de quoi inquiéter, car elle implique un risque plus élevé de complications à l’âge adulte.

L’obésité et le diabète représentent un fardeau significatif pour le coût des soins de santé, qu’ils soient privés ou publics. Ce sont ces coûts directs qui font généralement la une. Bien que les coûts indirects susceptibles d’impacter la croissance économique soient eux aussi considérables.

De nombreux articles académiques présentent des preuves médicales suggérant que les individus obèses ou diabétiques ont tendance à être plus souvent absents de leur travail pour soigner les complications. Ils concluent également que souvent, ces individus sont moins performants au travail s’ils sont malades, qu’ils sont même susceptibles de cesser de travailler, de perdre leur emploi ou de mourir prématurément, entraînant une réduction du rendement et du revenu.

Menace sur la croissance

Nos simulations montrent que les pertes peuvent être considérables. D’après l’OCDE, en tenant compte de la baisse de productivité causée par le diabète et l’obésité, la croissance du PIB moyenne pourrait atteindre 1,8% sur les 20 prochaines années. C’est 0,5% de moins que les prévisions à long terme de cette même OCDE (2,3%), soit une perte cumulée de 18% pour la période envisagée.

Les pays comptant le plus de personnes obèses seraient les grands perdants: Chili, République tchèque, Mexique, Etats-Unis et Australie essuieraient les plus lourdes pertes au niveau du PIB. Le Japon, la Corée, la Suisse, la France, l’Italie et la Belgique seraient en revanche les moins mal lotis.

Si la prévalence de l’obésité reste relativement faible dans les pays asiatiques, leurs taux de diabète sont déjà relativement plus élevés. Il est donc encore plus urgent de prévenir une augmentation de l’obésité jusqu’aux niveaux de l’Occident, car l’apparition du diabète peut être déclenchée par des prises de poids bien plus faibles que dans les pays occidentaux.

La dynamique de la population, l’augmentation du revenu et les changements de régime alimentaire sur les marchés émergents entraîneront une forte progression de la consommation locale de sucre dans les prochaines décennies.

On peut penser que les préférences locales et l’écho des préoccupations liées au sucre dans les pays développés pourraient empêcher une hausse de la consommation jusqu’au niveau de ces derniers. Il est encourageant de constater l’apparition de signes attestant le début d’une diminution de la demande de sucre sur certains marchés développés.

Néanmoins, ces changements restent trop modestes pour inverser la menace actuelle de la "diabésité", qui continuera à planer sur la croissance mondiale pendant de nombreuses années encore.

Cette menace potentielle signifie-t-elle que les gouvernements devraient intervenir pour réduire la consommation de sucre? Pas nécessairement. Tout d’abord, la propension du politique à agir est actuellement faible par rapport à l’intervention concertée entreprise pour réduire la consommation de tabac et d’alcool, surtout dans les pays de l’OCDE. De plus, une étude des attitudes des consommateurs en matière de sucre effectuée par nos soins confirme l’impopularité des taxes sur le sucre.

Innovation produit

En revanche, nous pensons que le secteur privé commence à agir pour contrer les dangers de plus en plus présents liés à la consommation de sucre: nos recherches démontrent que des progrès notables commencent à se manifester en matière d’innovation produit.

Par exemple, en réaction à l’évolution de la demande du consommateur dans les pays plus matures, mais aussi en vue de protéger l’image de leurs marques voire de prévenir une future intervention des pouvoirs publics, les fabricants d’aliments et de boissons ont adopté de nouvelles stratégies de marketing, introduit des portions réduites, des gammes d’articles basses calories ou sans sucre, et se mettent à utiliser des ingrédients plus sains.

Dans le même ordre d’idées, les progrès se manifestent également dans les secteurs médical et pharmaceutique, qui sont en première ligne des efforts visant à découvrir des substances anti-obésité/diabète, ou des moyens de modifier notre métabolisme ou la manière dont notre cerveau réagit à divers nutriments.

En fin de compte, lutter contre l’épidémie qui résulte de notre addiction par trop courante au sucre demandera vraisemblablement une intervention du secteur public, mais aussi des innovations du privé afin de faire évoluer les comportements et de mieux comprendre les deux plateaux de la balance calorique: combien nous consommons et combien nous dépensons. Dans ce cadre, nous estimons crucial que les interventions publiques ne sapent pas les initiatives privées.

La route vers un avenir plus sain est encore longue, et chemin faisant, il se peut que le sucre perde une partie de sa douceur.

Par Elga Bartsch et Carmen Nuzzo, Morgan Stanley

Par Elga Bartsch et Carmen Nuzzo, Morgan Stanley.

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