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L'avenir de la Belgique coûtera plus cher

Bruno Colmant rappelle comment la Belgique, comme bien d'autres Etats occidentaux, a laissé son endettement public enfler sans se rendre compte que l'environnement économique était en pleine mutation.

Lorsque les déficits publics et les taux d’intérêt augmentent, c’est que l’avenir coûte plus cher. Aujourd’hui, certains pays européens sont confrontés à une réalité désagréable. Ils se sont emprunté une prospérité au détriment des générations suivantes. C’est un rappel des marchés financiers et, malheureusement, ces derniers n’ont pas d’âme lorsque les prêteurs complaisants deviennent des créanciers exigeants.

Désormais, ce sont donc les marchés financiers qui guident l’équation budgétaire. Quelles que soient les orientations politiques, cette réalité fait mal. Mais, en même temps, il aurait été naïf de croire que les économies européennes aient pu être le passager clandestin de la mondialisation financière. Pour la Belgique, qui dégringole dans les indices de compétitivité internationale, c’est une blessure narcissique.

Il y a quelques années, l’endettement public n’était pas dérangeant, car les dettes publiques étaient majoritairement détenues par les citoyens du pays endetté. Les créanciers et les débiteurs ressortissaient donc à la même autorité. C’était alors un emprunt interne au pays, raison incidente pour laquelle la Belgique a pu rejoindre la zone euro malgré un endettement publique astronomique.

40 ans de maturation

Cet endettement ne s’est pas improvisé. Il a germé dans les années septante, avant de contaminer les économies européennes par métastases au cours des trente années suivantes. C’est en ces temps troublés qu’il faut consulter les ouvrages des visionnaires éclairés, tel les "Trente glorieuses" de Jean Fourastié, écrit en 1979. Ce démographe français, né au début du XXe siècle et disparu en 1990, avait pressenti la singularité de la croissance qui suivit la seconde guerre mondiale. Mieux que quiconque, il avait appréhendé ce qui mènerait, quatre décennies plus tard, à la crise du crédit et de la dette publique souveraine que nous traversons.

A l’époque, Fourastié avait compris que les deux chocs pétroliers (1974 et 1978) étaient plus profonds qu’une simple crise du pétrole. Car, économiquement, les années septante, ce fut la fin des années d’après-guerre caractérisées par la croissance et la redistribution sociale. Soudainement, ces trente années glorieuses (1944-1974) n’étaient plus l’étalon, mais l’exception du modèle. Et tout allait basculer. Les années suivantes seraient odieuses. Fourastié qualifia cette mutation de révolution silencieuse.

Quand le modèle a changé

Suite aux chocs pétroliers et à une timide ouverture des frontières économiques, l’Europe dut admettre que sa croissance n’était pas acquise. Elle comprit que la reprise d’après-guerre avait été un effet d’aubaine. Les effets du plan Marshall et de la reconstruction occidentale se dissipaient. Pendant trente ans, la croissance avait été fondée sur la reconstruction industrielle et le financement américain.

Mais, par une malheureuse coïncidence, la fin des trente glorieuses fut aussi déclenchée par l’abandon, en 1971, du système monétaire de l’étalon-or, consacré par les accords de Bretton Woods de 1944. A partir du moment où les devises furent découplées de l’étalon-or, les États purent augmenter sans vergogne la masse monétaire. Nos gouvernements commencèrent une terrifiante politique de transferts sociaux et d’embauches publiques pour camoufler la perte des colonies et la désuétude de nos industries. Le modèle changeait mais personne ne voulut faire face à la réalité.

D’ailleurs, les années septante et quatre-vingt furent populistes et démagogues. Au lieu de confronter les populations aux nécessités de mutations professionnelles et au recyclage de la population active, les gouvernements décidèrent d’anesthésier le pays par un endettement public croissant. Tous se référaient au modèle keynésien qui recommande à l’Etat de creuser son déficit budgétaire pour relancer la demande. C’est, du reste, la politique aveugle qui fut suivie en Belgique. Mais il y avait une confusion: la politique keynésienne ne fonctionne que dans les creux conjoncturels, pas en cas de mutation de modèle.

Ce n’est pas tout. Au fur et à mesure que l’autonomie européenne s’affirmait (et celle-ci conduirait à la monnaie unique), deux modèles commençaient à s’opposer: le capitalisme anglo-saxon, fondé sur l’actionnariat, et l’économie partenariale, qualifiée de modèle latin ou rhénan. La parenthèse enchantée du modèle rhénan des années 70, où tout semblait possible, se refermait, mais personne ne s’en rendait compte.

Les problèmes de fond

Fourastié n’avait bien sûr pas tout prévu. Comme de nombreux économistes, il fut entraîné dans une théorie du "déclinisme" et de la décadence, qui consiste à avancer que le progrès a atteint sont point ultime et que l’accablement final est la seule issue logique. L’auteur réglait d’ailleurs peut-être ses comptes avec mai 68. Il était dans une logique industrielle, n’ayant pas clairement perçu le basculement vers la société tertiaire des services et le progrès associé aux technologies de l’information.

Mais l’économiste avait identifié des phénomènes de fond, tels que la raréfaction des sources énergétiques et le développement des pays en développement. Ces deux facteurs n’étaient, à l’époque, pas nouveaux. Mais Fourastié prit la conscience d’une pulsation révolue de l’économie. Il postula, par exemple, le démarrage d’une bulle de crédit, déclenchée par un fol endettement des États.

Fourastié avait prévu la baisse obligée du pouvoir d’achat. Il attendait l’inflation, comme seule manière de régler les problèmes monétaires. Il qualifiait de "tare" du système monétaire le fait que les devises soient à la fois des instruments d’échanges commerciaux et des instruments de crédit. Il avertit des dangers d’un confort industriel occidental: coûts salariaux trop élevés, productivité insuffisante, commerce extérieur fragile, sous-estimation dans le changement des rapports de force internationaux, etc.

Les trente glorieuses ne furent sans doute qu’une parenthèse dans une économie de marché. Aujourd’hui, les rentes sont épuisées. Quarante ans plus tard, la plupart des États devront immanquablement recapturer la création monétaire pour alléger leur endettement public. L’ajustement des modèles sociaux prendra au moins une génération. Entre-temps, nos gouvernants seront confrontés à un endettement public croissant qui sera conjugué à un resserrement monétaire. Ce mélange pourrait être inflationniste. Cette inflation est peut-être une partie de la solution, pour autant qu’elle soit bien régulée en termes de justice sociale. Nous n’échapperont pas à cette réalité : l’avenir sera plus cher.

Bruno Colmant est deputy chief executive officer d'Ageas, ancien CEO d'Euronext Brussels. Il est professeur à la Vlerick management school et à l'UCL

M.I.S.S. Belgium, pour Make it Simple and Smart, dans un souci d’efficacité de bonne gouvernance et de légitimité démocratique renforcée.

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