chronique

L'ennemi, c'est la phynance

Docteur en philosophie, juriste

La consubstantialité de l'Etat et des banques géantes n'a jamais été aussi parfaite.

D’emblée, un aveu: ce titre est provocateur. On ne peut donner sa prédilection, morale et pratique, à l’économie de marché, et vouer tout entière la phynance, comme disait le Père Ubu d’Alfred Jarry, aux gémonies. La finance, en dernière analyse la circulation du capital, est au capitalisme ce que le sang, plus exactement le système artériel, est au corps humain. C’est l’essence de la Bourse que de fournir aux entreprises le capital nécessaire à leur développement. Pas de capitalisme sans capital; pas d’investissement sans concentration de capital. Songeons que, pour mettre en exploitation un gisement pétrolier, il faut investir des centaines de millions d’euros, avant que ne jaillisse la première goutte d’hydrocarbure. La finance, dans le chatoiement de ses mille variations, répond aux besoins vitaux du marché.

Pourtant, depuis 2007, la finance paraît odieuse. Car la crise qui débuta en 2007 fut d’abord et avant tout une crise financière, et une crise américaine. Ce sont des institutions financières américaines qui, ayant massivement investi dans des produits dérivés, souvent dérivés de dérivés, se sont avérées "nager sans maillot", selon l’expression imagée de Warren Buffett, après que la mer des illusions s’était retirée. Ces produits étaient creux parce que liés à des crédits hypothécaires défaillants, dont l’État américain avait encouragé l’inflation.

©Hilz, Peter/Hollandse Hoogte

Vu l’énormité de ces mastodontes financiers, le gouvernement américain dans ses différentes branches (Trésor, Federal Reserve, etc.) ne pouvait pas ne pas intervenir, car leur chute, ainsi que l’avait montré Lehman Brothers, aurait balayé l’ensemble du système économico-financier. L’intervention publique enraya la panique, qui aurait été plus dévastatrice encore en son absence. Toutefois cette intervention ne fit qu’amplifier le problème sous-jacent, qui est l’existence même d’institutions "too big to fail" (TBTF).

La consubstantialité de l’État et des banques géantes n’a jamais été aussi parfaite. Cette "phynance" est la négation, non seulement du marché libre, mais des exigences de justice les plus élémentaires.

Car le cœur de la question réside bien dans la taille même des institutions concernées, quelle qu’ait été leur genèse. Dans leur taille et leurs interconnexions, mais c’est un truisme, tant ces connexions multiples sont inscrites à la définition de la finance. Les institutions en cause (Citigroup, UBS, Deutsche Bank, Merrill Lynch, en Belgique Fortis, etc.) étaient trop grandes pour qu’on les laisse choir.

Des intellectuels libéraux soutiennent qu’il n’y aurait pas de TBTF si l’État n’intervenait pas dans l’économie, la monnaie et la finance comme il le fait depuis trente ans. C’est mal connaître l’histoire économique que de se figurer que la problématique des TBTF est conditionnée par la politique monétaire ou réglementaire actuelle — songeons seulement à la crise financière et au bank run du début du XXe siècle.

Confronté à un défi comparable dans les années trente, le président Roosevelt avait nettoyé le marché bancaire (Emergency Banking Act) et entravé la concentration des banques (Glass-Steagall Act). Après 2008, on fit le contraire, en priant les institutions les moins impactées d’absorber les institutions en voie de décomposition, avec la caution financière du contribuable. Ce qui était une prime à la concentration. "Five Biggest U.S. Banks Control Nearly Half Industry’s $15 Trillion In Assets", titrait "Forbes" en décembre 2014… C’est assez dire que, depuis 2007, la prolifération d’initiatives législatives (Bâle III, Dodd-Frank Act) est impuissante à masquer l’aggravation du problème. L’idée qu’en cas de panique on laissera faillir l’une de ces institutions, ou qu’on pourrait l’envisager sans provoquer l’effondrement de tout le système, est une douceur d’idéologue.

Penser un système dans lequel n’adviendrait pas de TBTF relève d’une démarche de fond que je ne peux pas explorer ici. Observons néanmoins que la concentration est un phénomène inhérent au capitalisme (Lénine, mais aussi F.A. Hayek), temporaire et sans encombre dans tous les domaines, sauf précisément la finance, vu son intrication ontologique à la totalité de l’économie.

Quoi qu’il en soit, la consubstantialité de l’État et des banques géantes n’a jamais été aussi parfaite. Cette "phynance" est la négation, non seulement du marché libre, mais des exigences de justice les plus élémentaires (profits privés, pertes publiques). N’ayant pas su traiter le problème à la faveur de la crise de 2007, nos États paraissent d’autant moins à même de prendre les mesures qui s’imposent qu’ils sont aussi dépendants des grandes banques, que les grandes banques le sont des États.

Par Drieu Godefridi Docteur en philosophie, juriste.

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