interview

"L'entreprise est devenue financière et plus entrepreneuriale"

  • Christine Kerdellant
Pour Christine Kerdellant, ce sont les principaux bénéficiaires du système qui le détruisent, de l’intérieur : salaires pharaoniques, dédain des salariés, absence d’éthique managériale, dictature actionnariale, criminalité financière et bien sûr les paradis fiscaux. ©Antonin Weber / Hans Lucas

Christine Kerdellant, directrice de rédaction et auteur de "Le suicide du capitalisme" tire la sonnette d'alarme. Elle prévoit un krach pire qu'en 2008. Pourquoi?

Christine Kerdellant, diplômée d’HEC où elle a enseigné, est actuellement directrice de la rédaction de "L’Usine nouvelle". Elle a dirigé "L’Expansion", "Le Figaro Magazine" et a été pendant dix ans la directrice adjointe de "L’Express". Elle a écrit une quinzaine d’ouvrages. Avec "Le suicide du capitalisme" (2018), elle lance un cri d’alarme : faute d’avoir tiré les leçons de la crise de 2008, la cupidité des principaux acteurs du capitalisme le détruit et génère la révolte. "Nous fonçons dans le mur en klaxonnant".

Quel capitalisme dénoncez-vous ?

Le capitalisme financier, actionnarial. La financiarisation de l’économie s’est opérée à partir des années 1980. Jusque-là, l’entreprise protégeait les salariés. Le dirigeant était un salarié comme les autres, mais mieux formé et mieux payé. Le destin de l’entreprise était aussi le sien. Donc il agissait en conséquence. La diversification était sa stratégie de pérennisation.

Le jour où le dirigeant est passé dans la caste des actionnaires, via stock-options, etc., il a fait passer leurs intérêts avant celui de l'entreprise. Il s'est désolidarisé des salariés.

Le jour où le dirigeant est passé dans la caste des actionnaires, via stock-options, etc., il a fait passer leurs intérêts avant celui de l’entreprise. Il s’est désolidarisé des salariés. Or l’actionnaire, pour se diversifier, il lui suffit d’acheter des actions dans d’autres entreprises ; il ne se soucie que de la rentabilité maximum de ses actions. L’entreprise est donc devenue financière, et non plus entrepreneuriale.

Depuis que les fonds de pension américains ont eu l’autorisation de prendre des participations massives dans des entreprises, elle n’est plus que l’outil de la rentabilité actionnariale. Les actionnaires, devenus les propriétaires, ont cassé le rôle du patron qui cherchait à équilibrer les rapports entre capitalistes et travailleurs.

Pour moi, le capitalisme est un régime de responsabilité ; c’est le meilleur des systèmes, sous réserve qu’il corrige régulièrement ses erreurs. Or la finance actuelle est mue par un appétit de rendements délirants, court-termistes, irréalistes et donc irresponsables et criminels.

Le suicide en question est-il double ? Économique et socio-politique ?

C’est un processus en deux étapes. Le suicide économique fait monter les populismes et engendre des monstres. Ce sont bien les principaux bénéficiaires du système qui le détruisent, de l’intérieur : salaires pharaoniques, dédain (très souvent) des salariés, absence d’éthique managériale, dictature actionnariale, criminalité financière (shadow banking, hedge funds, fonds activistes, …) et bien sûr les paradis fiscaux, scandale insupportable.

"Or la finance actuelle est mue par un appétit de rendements délirants, court-termistes, irréalistes et donc irresponsables et criminels."

Tout cela déstabilise gravement l’économie mondiale et fait monter la colère sociale, de l’élection de Trump aux élections italiennes. En France, nous avons failli avoir un deuxième tour entre Le Pen et Mélenchon ! Cette colère est la conséquence du partage de plus en plus déséquilibré de la valeur ajoutée. Menace de révolte sans précédent qui devrait suffire à persuader les dirigeants à prendre les mesures qui s’imposent avant qu’il ne soit trop tard… afin d’éviter une explosion dévastatrice en termes de mode de vie, de modèle social et de démocratie.

Le récent rapport d’Oxfam (ndlr: mai 2017) sur la répartition des dividendes va dans votre sens ?

Méthodologiquement, ils donnent l’impression de ne pas connaître l’économie. Mais sur le fond, ils ont raison.

Aujourd’hui, dans la valeur ajoutée, la part réservée aux salaires se réduit, ce qui n’est pas normal. De plus, les bénéfices sont souvent utilisés par les entreprises pour racheter leurs propres actions, et donc augmenter la valeur des actions restantes. Cette avidité des actionnaires est criminelle car l’Europe se voit ainsi confrontée à un sous-investissement chronique, avec de fortes conséquences en termes de croissance et d’emplois. Les classes moyennes s’appauvrissent et sont au bord de l’agonie.

Vous pronostiquez même un krach pire qu’en 2008 ….

"Le suicide économique fait monter les populismes et engendre des monstres."

Oui, parce que des bulles se sont reformées aux Etats-Unis. Les prêts étudiants ou les crédits automobiles – qui sont aussi des crédits subprimes, c’est à dire de mauvaise qualité –, sont à nouveau titrisés, et les banques se les revendent les unes aux autres. Sans même parler du shadow banking...

Comme les argentiers se sentent à nouveau libres, encouragés par Trump qui veut défaire le peu de régulation que Obama avait obtenu au G20 de 2009, il y a actuellement, Outre-Atlantique, des bombes en puissance. Or les États, surendettés depuis qu’ils ont dû sauver les banques en 2008, n’ont plus les leviers nécessaires pour faire face à une nouvelle crise. Elle sera donc probablement encore plus dévastatrice qu’en 2008. Nous sommes comme ce monsieur qui tombe du 30ème étage et qui lâche, en passant devant le 20ème : " jusqu’ici tout va bien "… Nous fonçons dans le mur en klaxonnant.

C’est la disparition progressive des classes moyennes qui est au cœur du processus que vous décrivez ?

Les sociologues étudient cette spirale de déclassement. Auparavant, la structure de la société ressemblait à une pyramide. Un ouvrier pouvait monter dans l’échelle sociale. Aujourd’hui, la pyramide est devenue un sablier : passer de "pauvre" à "riche" est presque mission impossible.

Pour les classes du milieu, on observe un phénomène de "descenseur social". En cause, la disparition des emplois industriels qui étaient à forte valeur ajoutée, avec de bons salaires, meilleurs que dans les services. Aujourd’hui, si vous êtes serveur, vous êtes plus facilement remplaçable, donc cela tire les salaires vers le bas. Les emplois industriels ont migré notamment vers la Chine.

"Cette avidité des actionnaires est criminelle car l’Europe se voit ainsi confrontée à un sous-investissement chronique, avec de fortes conséquences en termes de croissance et d’emplois."

Pendant les Trente Glorieuses, les parents avaient l’espoir que leurs enfants auraient un meilleur sort que le leur. Aujourd’hui, ils pensent qu’ils vont régresser.... Les chances d’ascension sociale qui sont le moteur universel s’amenuisent.

L’arrivée de l’I.A. va accélérer le tri dans le sablier car elle touche directement des jobs de milieu de gamme (comptables, juristes) et pas seulement des métiers physiques (magasiniers remplacés par des robots, par exemple).

Vous n’êtes pas optimiste quant à divers aspects de la nouvelle économie. La "destruction créatrice" de Schumpeter est en panne ?

Les jobs de mauvaise qualité vont disparaître et il ne restera que des métiers à haute valeur ajoutée, mais de moins en moins. On peut s’enthousiasmer sur ces jobs-là – mais que deviendra le plus grand nombre ? On retrouve ici la question du revenu universel. Je n’étais pas d’accord avec Benoît Hamon lorsqu’il a mis ce sujet au cœur de sa campagne : l’industrie aujourd’hui manque de bras et de cerveaux ! Et les pays les plus robotisés sont ceux où le chômage est le plus faible. Mais le jour où l’I.A. aura pris le dessus, il faudra l’envisager, dans 20 ou 30 ans.

Quant aux thèses de Schumpeter, elles sont souvent justes ; n’oublions pas qu’il a aussi anticipé la disparition du capitalisme… Mais pour la révolution en cours, je crains que cela ne fonctionne pas : la destruction sera créatrice, certes, mais sans générer autant d’emplois que lors des révolutions industrielles antérieures.

"Nous sommes comme ce monsieur qui tombe du 30ème étage et qui lâche, en passant devant le 20ème : " jusqu’ici tout va bien "… Nous fonçons dans le mur en klaxonnant."

Ce qui a provoqué la croissance depuis deux siècles et demi, c’est la hausse de la productivité due à l’électricité et au moteur à explosion. Aujourd’hui, la productivité stagne. On ne voit nulle part de progression de productivité liée à l’ordinateur ou à internet. On espère beaucoup de l’I.A., mais les profits engrangés grâce à elle ne profiteront qu’à une toute petite minorité.

Dans un hôpital, où il y aura moins d’infirmières du fait de la robotisation, elles ne gagneront pas davantage. Tout va donc dépendre de la manière dont on répartira les profits réalisés par les entreprises. Quant aux plateformes numériques et à la multiplication des mini-jobs, comme le dénonce l’économiste Philippe Aghion, "une économie de garçons de café n’est pas tenable". Bref, l’actuelle révolution technologique accélère, chez nous, la destruction des classes moyennes.

Vous évoquez un "nouvel âge des inégalités". On assiste à un retour en arrière ?

"Aujourd’hui, la pyramide est devenue un sablier : passer de "pauvre" à "riche" est presque mission impossible."

Oui. Dans la société industrielle du XXe siècle, les intérêts des salariés et des dirigeants étaient convergents. Mais avant cette parenthèse, c’est le capitalisme sauvage qui régnait. Aujourd’hui, il revient en force.

Theresa May voudrait "réformer le capitalisme". Qu’en est-il d’un directoire mondiale ?

Avec Trump, impossible ! On n’est plus dans la situation de l’après-guerre où les Etats-Unis ont favorisé les accords de Bretton Woods. L’Europe pourrait avoir un effet stabilisateur sur l’économie mondiale si elle était capable de parler d’une seule voix. Tant qu’elle ne sera pas unifiée (défense, fiscalité...), elle ne sera pas écoutée par les États-Unis. Avec des paradis fiscaux en notre sein – Luxembourg, Pays-Bas, Irlande… – comment pourra-t-on donner des leçons ? Le Luxembourg nous empêche de sanctionner Amazon, l’Irlande de sanctionner Google ! De plus, j’ai peur que l’Europe n’ait déjà trop intériorisé le capitalisme financier anglo-saxon...

"La main invisible a besoin d’une prothèse", selon vos termes...

Il faut un meilleur partage. Déjà dans les entreprises, il faut généraliser la participation des salariés aux décisions comme aux bénéfices. Le patron de Danone le répète : "Sans justice sociale, il n’y aura plus d’économie". Nos sociétés "sablier" sont explosives. Rien n’est plus stable qu’une pyramide ! Tocqueville le disait : c’est la classe moyenne qui forme le socle démocratique. Quand elle disparaît, les extrémismes fleurissent. Trump aux États-Unis ou la coalition des extrêmes en Italie ne sont rien d’autre que les signes avant-coureurs de notre " suicide ".

©doc

* " Le suicide du capitalisme ", Christine Kerdellant, Robert Laffont, 252 p., 18 €

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