chronique

L'erreur d'Oettinger

Professeur de Finances publiques à l'Université de Mons.

L'expression erreur d'Oettinger vise un comportement finalement assez fréquent qui consiste à se tromper d'ennemi, et à agonir de commentaires méprisants ceux qui tentent de vous aider. Se tromper d'adversaire, c'est ça l'erreur d'Oettinger.

Le 23 juin, le Royaume-Uni a décidé de quitter l’Union européenne. Le 8 novembre, Donald Trump a été élu président des Etats-Unis. En moins de 6 mois, ce sont là deux événements majeurs qui vont à l’encontre du modèle européen traditionnel, ouvert et partisan de la libre circulation des personnes, des biens, des services et des capitaux. Ces événements surviennent dans deux pays anglo-saxons qui sont à l’origine même de la théorie du libre-échange. Adam Smith, David Ricardo, Paul-Anthony Samuelson ou Wassily Leontief, qui comptent parmi les plus éminents des pères fondateurs du libre-échange sont britanniques, pour les deux premiers, et américains pour les deux autres. De plus, loin des "micro-régions", ces évolutions concernent des économies dont les PIB sont classés, respectivement, au premier et au cinquième rang mondial.

Mais le plus étonnant est sans doute dans l’origine politique des responsables qui rompent ainsi ouvertement avec le modèle prôné par l’UE. Ils n’appartiennent pas à la gauche "dominée par les communistes", mais plutôt aux partis traditionnellement les plus conservateurs de ces deux pays. Ce n’est pas le Labour, mais le parti conservateur de David Cameron qui a pris le risque d’organiser le référendum britannique. Ce même parti conservateur, en refusant de soutenir unanimement la position de son Premier ministre, a précipité la défaite des pro-Européens. Aux Etats-Unis, ce n’est pas Bernie Sanders, le socialiste, ou Hillary Clinton, la gauchiste, qui, aujourd’hui, menacent le TTIP, mais l’ultra conservateur Donald Trump. Le problème ne vient donc pas des socialistes "dominés par les communistes", mais plutôt des conservateurs poussés par les ultra-conservateurs.

Loyauté étonnante

©BELGAIMAGE

La gauche européenne, y compris le "PS micro-wallon" a toujours montré à l’égard de la construction européenne une loyauté qu’on peut certes qualifier d’étonnante, mais qui n’en est pas moins remarquable. Jeremy Corbyn et le Labour ont soutenu le "Remain". Et si une partie du Labour a demandé la démission de Corbyn, considérant son soutien trop tiède, cela revenait à lui reprocher de ne pas s’être montré plus libéral que les plus libéraux des conservateurs. Quant aux autres partis sociaux-démocrates, en France, en Flandre, en Wallonie, en Allemagne ou ailleurs en Europe, ils ont pendant des décennies soutenu le processus européen, le processus de Maastricht, le Pacte de Stabilité et de Croissance ou encore le Traité sur la stabilité, la coordination et la gouvernance.

L’opposition wallonne au Ceta — qui n’était pas seulement socialiste, puisqu’elle faisait l’unanimité du Parlement wallon à l’exception du MR — constituait une occasion rêvée pour faire enfin cette œuvre de pédagogie, transparente et citoyenne, à laquelle les autorités européennes semblent obstinément se refuser.

L’occasion d’expliquer une réalité complexe dans un débat contradictoire et dûment documenté. On pouvait alors illustrer les avantages du traité, mais aussi admettre ses inconvénients pour certains groupes, et, le cas échéant, expliquer les mesures qui seront prises au profit de ces groupes. Idéalement, l’analyse devrait porter sur les importations, les exportations, la croissance et l’emploi, mais aussi sur les inégalités ainsi que les effets environnementaux.

L’économie, une discipline bien difficile…

L’économie est une discipline bien plus difficile qu’on l’imagine généralement. D’une part, il faut schématiser, modéliser et mathématiser pour tenter de cerner l’essentiel. Mais en même temps, on ne peut oublier l’extraordinaire complexité des relations humaines ou le poids des intérêts personnels, et on ne devrait pas oublier la détresse humaine qu’aucune équation, ni aucun modèle, jamais, ne prendront en compte.

L’expression erreur d’Oettinger vise un comportement finalement assez fréquent qui consiste à se tromper d’ennemi, et à agonir de commentaires méprisants ceux qui tentent de vous aider. Se tromper d’adversaire, c’est ça l’erreur d’Oettinger.

En publiant ses Principes de l’Économie politique et de l’impôt, en 1817, David Ricardo suggère que deux (ou plusieurs) pays ont intérêt à ouvrir leurs frontières et à accepter une division internationale du travail dans laquelle chacun se spécialise dans ce qu’il fait de relativement mieux. C’est, aujourd’hui encore, le fondement des raisonnements qui soutiennent le Ceta ou le TTIP. Pour apprécier correctement la vision de Ricardo dans le contexte européen de 2016, il faut, cependant, tenir compte au moins de six différences majeures.

En premier lieu, les économies sont aujourd’hui considérablement plus ouvertes. La Grande-Bretagne de 1817 n’est pas la championne du libre-échange qu’elle deviendra par la suite. Le Navigation Act, législation protectionniste qui interdisait aux bateaux étrangers d’accoster dans les ports anglais, et qu’A. Smith lui-même soutenait, sera abrogé en 1849 seulement. En 1820, les exportations britanniques représentaient moins de 3% de leur volume de… 1913, et une part infime de ce qu’elles sont aujourd’hui. Les économies européennes actuelles vivent dans le marché européen unifié depuis un quart de siècle (1992). Non seulement les marchandises et les services circulent librement dans un espace de 510 millions de consommateurs, mais la main-d’œuvre elle-même peut se déplacer sans limite — ce que ni Smith ni Ricardo n’ont jamais envisagé. Une large partie de ce marché commerce sous une monnaie unique qui élimine les risques et les frais de change.

À l’intérieur de l’Union, les différences de coûts salariaux sont bien supérieures à celles qui existent entre la Belgique ou l’Allemagne et le Canada ou les Etats-Unis de sorte qu’il est plus facile d’améliorer la compétitivité des pays à coûts élevés en utilisant la main-d’œuvre européenne qu’en important des produits moins chers du Canada. De plus, en raison des règles de l’OMC, l’Union est déjà fortement ouverte sur le Canada, les Etats-Unis et les autres exportateurs mondiaux. Dès lors, logiquement, l’avantage, pour les pays européens, d’une ouverture supplémentaire est relativement limité, et ne se marquera pas avec l’intensité à laquelle Ricardo pensait, ce qui ne veut pas qu’il n’existe pas.

Du plein-emploi à 22,9 millions de chômeurs

En outre, Ricardo était confronté au quasi plein emploi et donc à l’impossibilité de produire davantage. Il voulait donc déplacer cette frontière des possibilités de production par une meilleure spécialisation internationale tirant profit des connaissances des autres pays dans les domaines où ceux-ci étaient plus productifs.

Dans l’Union d’aujourd’hui, 22,9 millions de personnes sont officiellement sans emploi, soit 9,4% de la population active. Nous sommes loin de la frontière des possibilités de production, et, plutôt que de déplacer cette frontière théoriquement, il serait probablement plus efficace et plus intéressant pour tous de s’en approcher réellement.

Pour Ricardo, les travailleurs qui perdaient leur emploi dans le secteur abandonné en raison de la spécialisation internationale se reconvertissaient instantanément dans celui qui, par compensation, se développait. En 1817 et dans les secteurs que Ricardo considère — le blé et l’industrie drapière — ce n’est pas irréaliste car ces secteurs requerraient peu de compétences spécifiques. Cependant, dans nos économies modernes, la reconversion inter-sectorielle est parfois nettement plus difficile; elle prend un certain temps et engendre des coûts supplémentaires, liés, par exemple, aux formations, aux déménagements physiques ou aux périodes de chômage frictionnel.

De même, Ricardo ne dit rien des machines, de l’outillage ou des bâtiments, bref du stock de capital, devenus inutilisés dans le secteur abandonné. Depuis lors, nous connaissons, hélas, le poids des friches industrielles et leur impact négatif sur l’image d’une région, ainsi que le coût parfois très lourd de leur démantèlement, ou de leur assainissement en vue d’une nouvelle affectation.

En quatrième lieu, en 1817, les préoccupations environnementales n’existaient pas. En 2016, une analyse exhaustive des avantages nets d’un commerce lointain et polluant doit incorporer le coût des émissions qu’il faudra réduire en vertu des accords internationaux que l’Union a acceptés.

Négalités et populisme

En cinquième lieu, Ricardo n’a pas davantage de préoccupations pour les inégalités. Mais on sait, notamment depuis Joseph Stiglitz, un Américain, cette fois, que cette préoccupation est désormais fondamentale, parce que les inégalités contribuent probablement au développement du populisme. Or, le libre-échange augmente les inégalités entre personnes d’un même pays ayant des compétences équivalentes.

Enfin, ni Smith ni Ricardo n’ont envisagé de céder une partie de la souveraineté judiciaire de l’Empire britannique à des arbitres privés dont la provenance est peu claire. Les accords sous discussion vont donc au-delà de la simple ouverte réciproque des marchés. Ils impliquent une nouvelle cession de souveraineté et une organisation différente des services publics, sur lesquelles il est légitime de s’interroger.

Bref, si l’intuition ricardienne constitue une référence intéressante, il est nécessaire aujourd’hui d’analyser finement les conséquences des politiques qui en sont inspirées, à l’aune d’au moins six critères. Il faut expliquer et convaincre; et si l’Union européenne a reçu, à juste raison, le Prix Nobel de la Paix en 2012, on a parfois l’impression qu’elle ne recevrait probablement jamais le Prix Nobel de Pédagogie, si celui-ci existait.

On est loin des anathèmes, des simplifications ou des caricatures, et ceux qui réclament ces analyses fines et un débat public pour les mettre en évidence ne sont ni des incultes ni des barbares. Ils font œuvre utile, et il est heureux que les "micro-Wallons dominés par les communistes" aient montré la voie. Leurs remarques devraient être écoutées avec attention car, pour le projet européen, le risque ne se situe pas auprès du PS, du SP. a, du SPD, ou du Labour,… mais auprès de l’UKIP britannique, du Front National français, de l’AfD allemande, du Partij voor de Vrijheid de Geert Wilders,….

L’expression erreur d’Oettinger n’est donc pas une attaque personnelle contre le Commissaire Oettinger. Elle est utilisée ici de façon générique, visant un comportement finalement assez fréquent, tout particulièrement, il est vrai, dans les milieux officiels européens, qui consiste à se tromper d’ennemi, et à agonir de commentaires méprisants ceux qui tentent de vous aider. Se tromper d’adversaire, c’est ça l’erreur d’Oettinger.

Giuseppe PAGANO,
Université de Mons

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