L'essor du drone armé et du robot "kaki" soulève une nuée de questions éthiques

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Que n’a-t-on dit sur les drones? Des milliers de pages sur les aspects technologiques, doctrinaux, juridiques et politiques ont déjà été écrites. Le film récent "Good kill" d’Andrew Nicoll y pose encore quelques interrogations. Il faut néanmoins déterminer la part d’idéologie dans le message quand bien même toute cette littérature permet d’accroître les connaissances et d’ouvrir le débat. Que peut-on en dire? Quelles sont les évidences bonnes à dire, à redire.

Clarifions dès avant la notion de robotique. Le drone (armé) n’est pas un robot. Il reste un engin piloté à distance. La question du robot dont certains modèles existent déjà (terrestres surtout) se caractérise par une capacité autonome de programmation permettant de fonctionner indépendamment d’un humain.

L’idée serait de résoudre le caractère faillible de l’humain, sa fragilité, sa lenteur et la rareté "humaine" en effectifs militaires. Dès l’instant où l’environnement devient complexe, imprévisible, militairement saturant de machines, le robot pourrait à la fois prendre tous les risques, réaliser des tâches répétitives ou parcourir des zones sans couverture réseau.

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Le robot précéderait les humains et "essuierait" les premiers contacts les plus dangereux. Déjà certains systèmes sont quasi-automatiques selon certaines procédures en alerte d’urgence: missile antiaérien/missile Patriot ou SM-3, canon Phalanx sur navires, robots terrestres surveillant les frontières (Corée).

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Va-t-on un jour décider que les robots décident, seuls, de frappes? Sur quelle base ledit robot va-t-il considérer le degré d’hostilité? Quid des responsabilités? Comment le droit va-t-il évoluer face à ces nouveaux systèmes d’armes? Le robot peut-il remplacer l’humain qui lui peut différer les décisions, changer d’objectif, jauger la situation? Pourra-il altérer le principe de proportionnalité dans les frappes selon l’article 51 ONU ou assimiler les règles d’engagement?

A contrario, le robot ne sera-t-il pas plus sûr que l’humain en évitant les crimes de guerre comme à My Lai puisque sans "stress"? Que faire si défaillance de l’outil, d’un bug, d’une cyber-attaque avec prise de contrôle adverse? Bref, ne faut-il pas en définitive maintenir l’Homme dans la boucle comme ultime décideur?

Les cœurs et les esprits

D’ores et déjà, l’armée française considère que bien des problèmes techniques complexes demeurent et la volonté du politique et du militaire reste de pouvoir contrôler les procédures, l’emploi de la force et donc contrôler la machine.

Difficile de "conquérir les cœurs et les esprits" avec des robots entrant dans des villages même si nous pouvons imaginer que des petits robots accompagneraient les soldats, un peu comme les chiens détecteurs. Nous sommes donc en partie encore dans la science-fiction et la robotisation pose encore bien des interrogations techniques, politiques et éthiques.

Il est faux de considérer que les drones favorisent l’autonomisation accrue du pouvoir militaire car le pilote dépend des autorités politiques pour l’ordre de tir sur des cibles définies

Dès lors, le drone armé (ou non) et piloté à distance n’est pas un robot. Là est déjà toute la différence et elle est majeure. Clarifions dès lors les argumentaires favorables et défavorables.

Premier constat, l’homme a toujours souhaité laisser la plus grande distance possible entre lui et son adversaire et ce, depuis le propulseur javelot du néolithique. Aujourd’hui, un missile intercontinental a une portée autour de 9.000 km! Frapper sans être inquiété en retour reste l’objectif, d’autant plus si la valeur de l’homme prend le dessus sur les risques.

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Les armées occidentales sont dans le post-héroïque et les outils militaires actuels sont censés aboutir à des frappes sélectives, très réactives et précises, le GPS le favorisant grandement.

Aux inconvénients du drone, à savoir les dommages collatéraux (comme toute frappe en zones insurgées et guerres asymétriques), les dysfonctionnements de l’arme, l’attrition pour cause météo, le champ de vision assez restreint et la dépendance aux renseignements humains, répondent leur intérêt comme leur capacité d’autonomie, d’endurance, de forte réactivité, de moindre coût (1) et de réduction des contraintes pour le politique.

Parmi ces avantages, la question de l’autonomie est la plus importante car les drones armés peuvent fonctionner "en équipe de 4": en vol, en remplacement, en retour, en maintenance. Aussi le pilote à distance peut observer longtemps les cibles avant de décider de la frappe ou non, à la différence des avions de combat. Ceci expliquant qu’aujourd’hui on forme davantage de pilotes de drones aux Etats-Unis que de pilotes d’avions, avec 7.500 drones dans l’arsenal américain en 2013, sachant que bien d’autres États se dotent de ce système d’armes.

Outil de zéro mort

Le drone est bien la résultante de trois processus: la technologisation croissante de la guerre, la fulgurance des systèmes et le pouvoir de l’ingénieur, le différentiel dans la prise de risque et la répugnance du corps à corps et enfin l’augmentation des guerres asymétriques.

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Le drone devient un outil du "zéro mort, moindre mort" tout autant qu’un moyen de répondre à la guerre asymétrique par un outil de contre-asymétrique. Les opérations spéciales plus réduites et la présence au sol plus légère ("l’empreinte") furent permises par le drone. C’est bien Obama qui a augmenté un moment l’usage des drones pour conserver la présence étoilée en Afghanistan tout en retirant une grande partie des GI, les drones ne faisant pas de prisonniers.

 

Vision romantique

 

Il ne peut donc pas y avoir de vision romantique et chevaleresque de la guerre dès l’instant où l’homme a cherché à se préserver, 14-18 étant bien loin des doctrines actuelles. Son usage est autorisé en droit international humanitaire à la condition qu’il joue de la proportionnalité, qu’il distingue civil et militaire et qu’il n’inflige pas des maux superflus.

Contrairement à la thèse de Chamayou, les drones ont réalisé beaucoup moins de frappes que les avions de chasse (cf. Serbie, Irak) et les dommages collatéraux sont moins élevés que pour une bombe classique ou un missile de croisière.

En outre, le drone ne disqualifie pas l’humain face à la machine car son pilotage de surveillance s’organise sur plusieurs heures (zoom, senseurs, écoute) et donc il ne s’agit pas, malgré la légende des commentateurs, d’une frénésie Xbox de jeux vidéo. Reste que le pilote de drones peut suivre longtemps sa cible au point d’en faire "un sujet identitaire" et cela crée, à terme, pour certains, un syndrome post-traumatique.

Ce n’est donc pas la distance entre le pilote de drone et la cible qui déresponsabilise puisqu’il voit son sujet; à la différence d’ailleurs d’un servant de missile de croisière, d’un artilleur longue distance ou d’un pilote de bombardier tirant à distance de sécurité.

En outre, il est faux de considérer que les drones favorisent l’autonomisation accrue du pouvoir militaire car le pilote dépend des autorités politiques pour l’ordre de tir sur des cibles définies. Le drone a "repolitisé davantage" la guerre mais a, certes, militarisé la CIA qui possède ses propres pilotes. Bien évidemment, les cibles dites d’opportunité sont contestables et dans le doute, la cible doit être considérée comme civile et donc intouchable.

Les dérives constatées et les rivalités bureaucratiques ont finalement récemment poussé au changement de politique avec une réduction du nombre de frappes par drones, quand bien même l’usage de ces systèmes au Pakistan le fut avec l’autorisation des autorités du pays jouant d’ailleurs un double jeu.

Prendre du recul

Nous pouvons ainsi constater combien le dossier "drones" est complexe et riche d’interprétations et qu’il nous faut prendre du recul pour éviter à la fois fascination, aveuglement, idéologisme ou désinformation.

Il s’agit au final de pouvoir contrôler et réguler la technologie car selon Guillebaud ou Léo Strauss, les piliers de la civilisation sont la morale et la science. L’articulation entre l’évolution morale, la philosophie de la technologie et l’évolution technoscientifique, telle est la question, sachant que le progrès doit passer prioritairement par celui de l’Homme.

Par André Dumoulin | Attaché à l'IRSD, chargé de cours ULg

* N’engage pas les institutions de référence.

(1) 40 millions de USD pour un drone Predator contre 160 millions de USD pour un avion de combat piloté comme le F-35.

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