chronique

L'humanité au centre d'une puberté métaphysique

La sécularisation a été un mouvement nécessaire pour nous libérer du joug de la religion aveugle, détournée de son essence. Mais ne risquons-nous pas maintenant de jeter le bébé avec l'eau du bain?

Nous nous trouvons à un tournant dans l’histoire de l’humanité et entrons d’après les géologues dans une nouvelle ère. Autrefois, nous vivions comme de petites communautés dans un vaste monde. Aujourd’hui, on assiste à la naissance d’une seule vaste communauté dans un monde qui ne cesse de rapetisser. Nous laissons derrière nous l’actuelle période géologique stable de l’Holocène pour entrer dans l’Anthropocène, une ère dans laquelle l’homme exerce une influence radicale sur le monde qu’il habite. Que faisons-nous du pouvoir qui nous est accordé dans cette ère? Et quel rôle attribuons-nous à la religion et à la spiritualité?

Tout au long des 200.000 ans de la genèse de l’humanité, il y a toujours eu une forme de religion. Si les accents différaient, l’essence affichait de grandes similitudes. Il y avait presque toujours un profond respect pour une force paternelle créatrice ayant élu domicile quelque part au-dessus de nos têtes. Et on retrouvait presque partout une grande attention et une grande reconnaissance envers Mère Nature, qui nous procure notre nourriture et toutes nos fournitures matérielles. Comme des enfants, nous leur étions totalement soumis et dépendions d’une bonne chasse, d’une récolte abondante ou d’un hiver clément. L’humanité vivait dans l’expérience d’une vaste connexion avec cette mère et ce père universels et estimait leur valeur et leurs pouvoirs.

Relier

©Hollandse Hoogte

C’est de là que, il y a 2.000 ans environ, sont nés les différents systèmes de croyance, dont certains firent de nombreux adeptes. Ces croyances n’ont pu réussir que parce qu’elles touchent en nous une part d’universel qui cherche à se lier. Le terme religion trouve ici ses racines, lui qui dérive du latin re-ligare qui signifie notamment "lier à nouveau, relier". Ainsi, la religion est en soi un chemin vers cette connexion, ce lien avec ce que nous sommes au plus profond de nous, avec les êtres qui partagent notre vie et avec la nature qui nous entoure et dont nous sommes dépendants. Mais ces croyances ou religions organisées se sont éloignées de leur objectif au fil des ans. En 1844, Marx les qualifia d’opium du peuple, annonçant ainsi la fin d’une époque. La religion était devenue pour certains un moyen d’exercer leur pouvoir sur le peuple. La religion devint de plus en plus une forme en laquelle il fallait croire, perdant ainsi le contact avec l’origine de son existence: l’expérience unificatrice.

©Sam Deltour

Je me demande parfois si l’humanité ne traverse pas une phase de puberté. Avec l’avènement de l’Anthropocène, nous découvrons notre pouvoir et notre liberté. Nous satisfaisons pleinement nos désirs, nos souhaits et nos pulsions personnels. C’est ainsi que nous avons rejeté notre mère. Nous projetons du CO2 dans l’air de manière irréfléchie, produisons une quantité jamais vue de déchets, creusons au plus profond de la Terre et polluons nos océans de manière impressionnante. Nous avons également renié notre père. Nous oublions notre monde intérieur, fuyons les expériences religieuses, vivons de plus en plus sur des îlots isolés et nous éloignons de plus en plus de nous-mêmes et des autres.

La sécularisation a été un mouvement nécessaire pour nous libérer du joug opprimant de la religion aveugle, détournée de son essence. Mais ne risquons-nous pas maintenant de jeter le bébé avec l’eau du bain?

Vers l’âge adulte

Un mouvement appelle toujours un mouvement contraire. Par le rejet radical du religieux, nous risquons d’ouvrir la voie à la radicalisation de groupes religieux. De même, l’adulation d’un modèle de croissance économique perpétuelle risque-t-elle d’entraîner une nouvelle vague de personnes souffrant de burn-out. La nature nous apprend que tout est cyclique et que l’un sert l’autre, le soutient et l’aide à exister.

Après la puberté vient l’âge adulte. Au fil de la puberté, et après la nécessaire phase de séparation, nous intégrons les éléments précieux que nous ont transmis nos parents et réhabilitons notre relation avec eux à partir d’un sentiment nouveau de responsabilité et de respect. De même, l’humanité peut-elle puiser une mine d’informations dans un capital de 200.000 ans de spiritualité. Nous nous sommes d’abord dispersés sur la Terre, nous nous sommes ensuite développés et voilà que nous nous retrouvons aujourd’hui et que nous pouvons tirer des enseignements de l’expérience de tous les peuples avec lesquels nous partageons cette planète. Avec une conscience renouvelée et grandissante, des valeurs telles que l’amour, le respect, la reconnaissance et la compassion peuvent se développer chez l’homme. Cette possibilité semble prendre corps en ce moment même et se reflète dans un intérêt grandissant pour les professions soignantes, les alternatives écologiques, les projets communautaires inspirés et les initiatives citoyennes solidaires. Les journaux n’en regorgent pas encore, mais si on regarde bien, on peut voir les premiers signes d’une humanité nouvelle, plus mûre. Au lieu de polariser, stimulons à tous niveaux ce mouvement de rattachement et d’approfondissement et entrons en dialogue avec ceux qui se sentent actuellement anxieux et incompris.

Une attention renouvelée pour notre dimension religieuse ou spirituelle peut mener à une société plus harmonieuse, une architecture inspirée, un enseignement responsable et équilibré, une meilleure ambiance de travail et un environnement naturel dans lequel il fait bon vivre. Il nous faudra peut-être redéfinir et réinventer ces concepts, mais nous pourrons au fil de ce processus sentir à nouveau notre appartenance au tout et puiser du sens dans l’inévitable souffrance. Cela peut être un choix conscient qui commence par chacun d’entre nous. Ce pouvoir nous est conféré, année après année.

Sam Deltour,
Explorateur des régions polaires, psychiatre en formation et membre du Groupe du Vendredi.

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