L'importance d'être celui ou celle qui mène la danse

Le parti Syriza a fait apparaître une mosaïque de personnalités parfois hautes en couleur. Tel est le cas en particulier de l’économiste Yanis Varoufakis, le nouveau ministre grec des Finances. ©REUTERS

Le parti Syriza qui a accédé au pouvoir en Grèce à la faveur des élections législatives du 25 janvier fait apparaître, par contraste avec des partis plus anciens, rodés eux dans une logique de discipline de parti, une mosaïque de personnalités parfois hautes en couleur.

Tel est le cas en particulier de l’économiste Yanis Varoufakis, le nouveau ministre grec des Finances.

Parlant de lui-même, Keynes observait autrefois que "les citoyens ordinaires ne sont pas soumis à la même obligation que nos ministres, de devoir sacrifier la véracité au bien public". Or, blogueur impénitent, M. Varoufakis se dit déterminé à continuer de communiquer de cette manière, conscient que le style de ce médium n’est pas celui que l’on attend d’un ministre. M. Varoufakis, jusqu’ici convaincant dans l’identification de son engagement à la cause du bien public, n’entend pas sacrifier la véracité pour autant.

Le rôle des Etats-Unis

C’est à juste titre bien entendu que l’on suppose qu’auteur de livres savants sur la théorie mathématique des jeux, le ministre des Finances grec n’ignore pas dans la pratique ce qu’il maîtrise sur le plan théorique et il faudrait de même prendre au sérieux le message de son ouvrage "Le Minotaure planétaire", originellement publié en 2011 et paru en traduction française en décembre de l’année dernière avec l’ajout à cette occasion d’un nouveau chapitre 9.

Différence essentielle entre les versions 2014 et 2011 du livre: le rôle que M. Varoufakis assigne aux États-Unis dans l’économie mondiale.

"C’est encore aux États-Unis qu’il incombe de prendre en main, peut-être pour la dernière fois, les rênes de l’Histoire […] je ne vois pas comment une avancée véritable […] pourrait s’accomplir autrement".
Yanis Varoufakis
Extrait du livre "Minotaure planétaire" du ministre grec des Finances

Le propos global de l’ouvrage est de décrire l’ascension puis la chute de l’"auguste puissance hégémonique" des États-Unis, qui assura de 1944 jusqu’à l’accident survenu en 2008 l’absorption des excédents commerciaux de la planète, avant de se révéler incapable de jouer plus longtemps ce rôle.

L’auteur ne cache pas que le remède à nos maux réside selon lui dans "la suggestion de John Maynard Keynes d’une Union Monétaire internationale […] que les États-Unis rejetèrent lors de la conférence de Bretton Woods en 1944", il n’en considère pas moins dans la version 2011 de son livre que d’autres pays comme la Chine reprendront aux États-Unis le flambeau de la puissance hégémonique.

La version récente du "Minotaure planétaire," datant d’il y a à peine deux mois, tranche avec la première puisqu’on y lit: "J’ai précédemment avancé l’hypothèse que les rênes de l’Histoire soient cette fois-ci prises en main par les économies émergentes [mais] je ne pense pas que cela sera le cas".

Qui donc sera alors à la manœuvre? En fait les mêmes qu’autrefois selon M. Varoufakis: "c’est encore aux États-Unis qu’il incombe de prendre en main, peut-être pour la dernière fois, les rênes de l’Histoire […] je ne vois pas comment une avancée véritable […] pourrait s’accomplir autrement".

©MFN

Cette opinion est d’autant plus pertinente que l’on n’a pas manqué de relever le biais pro-russe de MM. Nikos Kotzias, ministre des Affaires étrangères appartenant au parti Syriza, et Panos Kammenos ministre de la Défense, président jusqu’à récemment du parti ANEL des "Grecs indépendants", partenaire junior de la coalition désormais au pouvoir.

C’est en tenant compte alors de l’éclairage offert par le revirement de M. Varoufakis qu’il faut interpréter les propos tenus par Barack Obama le 1er février: "On ne peut pressurer indéfiniment un pays en dépression: il vient un moment où doit intervenir une stratégie de croissance pour qu’il soit à même de rembourser ses dettes de façon à éliminer une part de son déficit".

Hier, lundi 9 février, M. Obama et Mme Merkel se sont donc rencontrés. Le président américain n’aura certainement pas manqué d’attirer l’attention de son interlocutrice sur la clairvoyance dont fait preuve le nouveau ministre des Finances grec quand il analyse le rôle historique joué par les États-Unis.

Mais leur opinion respective fait-elle encore le poids si c’est M. Mario Draghi, en président de la zone euro faisant fonction, qui mène désormais la danse?

Par Paul Jorion, détenteur de la chaire "Stewardship of Finance" à la VUB.

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