chronique

L'"inconnue" Donald Trump

Economiste et consultant indépendant

Nous glissons dans une ère de dé-globalisation économique et financière. Cette tendance est due à l'incapacité des gouvernants à restaurer la croissance et à améliorer le pouvoir d'achat des classes moyenne et populaire.

L’élection de D. Trump à la présidence des Etats-Unis soulève autant de commentaires que d’interrogations.

Une brève analyse du vote dans les fameux "swing states" est utile. Le candidat républicain a gagné la Caroline du Nord et la Floride mais les scrutins y étaient annoncés comme extrêmement serrés. L’élection 2016 s’est en fait jouée dans la "Rust Belt" (États des grands lacs et du Nord-Est): les 46 grands électeurs de la Pennsylvanie, du Michigan et du Wisconsin, considérés comme acquis à Hillary Clinton, finissent dans l’escarcelle de D. Trump et le portent à la Maison Blanche.

Par ailleurs, celui-ci triomphe dans l’Ohio avec huit points d’avance alors que la moyenne des sondages lui en donnait à peine trois. À l’évidence, les instituts de sondage ont sous-estimé le vote Trump au sein des classes moyenne et populaire touchées par la désindustrialisation et le chômage. Bernie Sanders, qui avait fait jeu égal avec H. Clinton au cours des primaires dans ces États de la "Rust Belt", comprenait ces enjeux. L’establishment démocrate lui a préféré sa rivale et en paie aujourd’hui le prix fort.

Version édulcorée

De nombreuses questions se posent désormais. À quoi ressemblera l’administration Trump? Les rares soutiens indéfectibles du futur président à l’intérieur du parti républicain (Rudy Giuliani, Ben Carson et Jeff Sessions) sont en passe d’occuper des postes clé. Mais paradoxalement, la majorité que D. Trump a obtenue au Sénat et à la Chambre des représentants va l’obliger à composer avec les caciques de la droite américaine, ce qui devrait conduire à un compromis. Reste à savoir lequel.

À l’heure actuelle (et pour plusieurs semaines encore), nous en sommes réduits aux hypothèses. Parions donc que le 45ème président des Etats-Unis et sa majorité au Congrès se mettront d’accord sur une version édulcorée des grands thèmes de campagne: développement des infrastructures; baisse de la pression fiscale pour les ménages et surtout les entreprises; renégociation de l’Accord de Libre-Echange Nord-Américain (ALENA) et opposition au partenariat transpacifique; lutte contre l’immigration illégale; déréglementation financière. Quelles seraient les conséquences? Qui serait gagnant? Qui serait perdant?

La relance des dépenses pour améliorer les infrastructures routières, portuaires et ferroviaires implique un creusement du déficit budgétaire et un accroissement de la dette publique qui sont problématiques.

Le ratio dette publique sur PIB atteint déjà les 100%. Les Etats-Unis peuvent se permettre de le laisser filer mais il faudra se demander comment financer ces nouvelles dépenses. Les créanciers étrangers risquent de s’inquiéter, surtout s’ils voient que des mesures protectionnistes contre leurs propres produits se multiplient. La perspective de devoir monétiser la dette pourrait vite se concrétiser. Voilà qui serait plus qu’embarrassant pour la crédibilité de la première devise mondiale. Dans le cas où ces grands travaux sortent de terre, ils avantageront les secteurs de la construction, des travaux publics et de l’énergie.

Nous glissons dans une ère de dé-globalisation économique et financière. Cette tendance est due à l’incapacité des gouvernants à restaurer la croissance et à améliorer le pouvoir d’achat des classes moyenne et populaire.

La baisse de l’impôt sur les sociétés sera favorable aux petites et moyennes entreprises non exportatrices et créera des emplois de proximité. L’idée que l’opposition au libre-échange sera un autre vecteur du retour au plein-emploi est en revanche très contestable.

Remise en cause du libre-échange

Donald Trump se doute bien que sa politique protectionniste conduira à des mesures de rétorsion. Les entreprises exportatrices licencieront et la ré-internalisation de la production de certains biens jusqu’alors fabriqués hors des Etats-Unis sera lente, imparfaite et aboutira à un renchérissement de ces nouveaux produits "made in USA".

De façon générale, la remise en cause du libre-échange va nuire aux pays émergents. La Chine, dont le modèle de développement se recentre sur la consommation intérieure, est suffisamment résiliente. Le choc sera plus rude pour les petits États émergents et en développement.

À cet égard, l’Amérique latine semble vulnérable car elle devra en outre subir les conséquences de la politique anti-immigrés du nouveau pouvoir. Enfin, le démantèlement probable de la loi Dodd-Frank de 2010 et la volonté de déréglementer le secteur financier ont de quoi inquiéter, compte tenu des effets de levier actuels et du relatif laxisme des régulateurs américains. Wall Street y trouvera son intérêt à court terme.

Moins de cinq mois après le Brexit, l’élection de D. Trump indique que nous glissons dans une ère de dé-globalisation économique et financière. Cette tendance est clairement due à l’incapacité des gouvernants à restaurer la croissance en favorisant les actifs et à améliorer le pouvoir d’achat des classes moyenne et populaire en restructurant leurs dettes.

Comme je l’ai souligné dans des tribunes précédentes, l’austérité appliquée un temps a été contre-productive et la politique monétaire accommodante n’a été qu’un pis-aller. Le tournant protectionniste, isolationniste et potentiellement nationaliste qui se profile échouera de la même façon.

Norbert Gaillard,
Économiste et consultant indépendant

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