L'UE doit faire des concessions au FMI

Daniel Gros (CEPS Bruxelles)

Les dirigeants européens ne se lassent jamais de rappeler à leurs électeurs, comme une litanie, que les économies des principaux pays émergents bouleversent l’ordre économique mondial existant. Mais dès lors qu’il s’agit de reconnaître cette réalité au sein des institutions financières internationales, on entend un tout autre refrain. Ce constat s’applique tout particulièrement à la zone euro.

Par Daniel Gros, directeur du Center for European Policy Studies (CEPS - Bruxelles)

 

La zone euro en tant que telle n’a aucune représentation au sein des institutions financières internationales. Dans le cas du Fonds monétaire international (FMI) par exemple, douze pays de la zone euro sont représentés au conseil d’administration par le biais de circonscriptions, ou de groupes de pays.

Les deux plus importants pays de la zone euro, l’Allemagne et la France, ont leur propre représentation permanente au sein du conseil. Dix autres pays membres de la zone euro sont représentés au sein de quatre autres circonscriptions présidées par la Belgique, les Pays-Bas, l’Espagne et l’Italie. Ces quatre dernières circonscriptions regroupent toutefois plus de vingt autres pays, qui pour la plupart ne sont même pas membres de l’UE.

Si l’on compte les circonscriptions scandinave et britannique, nous avons donc huit représentants de l’UE au sein du conseil d’administration du FMI. Étant donné que les statuts de l’institution prévoient qu’il y ait au maximum 20 administrateurs, cela signifie que 40&flexSpace;% de tous les administrateurs du FMI sont des Européens, dont un tiers appartient à la zone euro.

L’UE trop représentée, mal représentée

Le FMI est l’exemple type de la surreprésentation des Européens dans les forums mondiaux. Mais contrairement à ce qu’on pourrait imaginer, le nombre excessif de représentants européens diminue en fait l’influence de l’Europe, parce qu’ils ont en général tendance à défendre des intérêts nationaux qui ne convergent pas nécessairement entre eux. Le résultat net est que les intérêts communs européens ne sont pas représentés du tout.

Comparons la désastreuse situation actuelle avec la seule solution qui fasse sens à long terme: la mise en commun des quotes-parts de tous les pays de la zone euro, qui serait alors représentée par une circonscription unique, avec un administrateur nommé par les ministres des Finances de l’Eurogroupe.

La Banque centrale européenne pourrait éventuellement être impliquée dans ce processus, en nommant l’administrateur suppléant de la zone euro au FMI. Dans ce cas de figure, les autorités fiscales et monétaires européennes seraient obligées de coopérer pour décider de leur apport dans les décisions du FMI. Plusieurs pays (dont l’Allemagne) ont déjà adopté cette approche bicéphale.

Le représentant de l’eurozone aurait une influence considérable, parce qu’il représenterait une proportion de quotes-parts plus importante que celle des Etats-Unis. En fait, la prédominance de facto du Trésor américain au sein du FMI serait révolue.

Les opposants

Mais compte tenu du peu d’intérêt des membres de l’Union européenne à transférer de nouvelles compétences (et des postes internationaux lucratifs) au niveau européen, cette solution n’a que peu de chances de voir le jour. L’Allemagne, en particulier, pense n’avoir aucune raison de partager sa représentation au FMI avec d’autres membres, plus faibles au plan fiscal, de la zone euro. Et la France semble de son côté craindre la contagion: si elle acceptait un siège commun au FMI, d’autres pays pourraient se servir de ce précédent dans le cas du Conseil de sécurité des Nations unies, où la France risquerait alors de perdre son siège permanent en faveur d’un représentant commun de l’UE.

Jusqu’à présent, le reste du monde ne pouvait que protester face au refus obstiné de l’Europe de reconnaître son déclin relatif. Puisqu’aucun pays européen n’était prêt à renoncer à son siège au conseil d’administration du FMI, la seule solution a été d’ajouter de plus en plus de sièges temporaires pour les économies émergentes, dynamiques et sous-représentées.

Mais ce processus ne peut se poursuivre indéfiniment, parce qu’avec chaque augmentation en taille, le conseil d’administration du FMI devient moins efficace. C’est pour cette raison que les Etats-Unis ont décidé de jeter un chat au milieu des pigeons européens.

Les Etats-Unis (les seuls à disposer d’un droit de veto) ont fait savoir qu’ils n’acceptaient plus l’augmentation du nombre d’administrateurs (au nombre de 24 aujourd’hui). Les Européens se sont donc trouvés face à un dilemme: s’ils n’acceptent pas de renoncer à certains sièges au conseil d’administration, certains pays émergents, comme l’Argentine, le Brésil et même l’Inde, pourraient perdre les leurs, une situation dont l’UE ne veut pas être tenue responsable. Les pigeons sont donc en train de se chamailler pour savoir qui sera sacrifié.

On pouvait, jusqu’à peu, dire que la zone euro ne disposait pas d’un organisme fiscal en mesure de représenter les intérêts communs européens. Mais cela a changé avec la création d’un fonds de sauvetage européen, à savoir la Facilité européenne de stabilité financière (FESF).

Financer le prochain plan de sauvetage pourrait se révéler pesant et coûteux, parce que les marchés financiers ne font guère confiance à des structures compliquées comme celles de la FESF. Il y a donc là une occasion en or pour l’Europe de faire de nécessité vertu en regroupant son accès au financement meilleur marché du FMI.

Si par exemple l’Irlande (ou l’Espagne) avait besoin d’un soutien d’urgence, les autres pays de la zone euro pourraient simplement convenir de lui prêter leurs quotes-parts. Le pays en difficulté pourrait alors obtenir un prêt important du FMI, étant donné que les quotes-parts des pays de la zone euro s’élèvent au total à près de 60 milliards d’EUR et que les prêts du FMI peuvent aisément atteindre plusieurs fois ce montant.

Des pays créditeurs comme l’Allemagne y gagneraient aussi parce qu’ils n’auraient pas besoin d’engager des sommes considérables en garantie auprès de la FESF tout en sauvegardant leurs intérêts au sein des structures existantes de la FESF. Tous les membres de la zone euro ont donc intérêt à se regrouper en un nombre plus réduit de circonscriptions, avec la FESF représentant leurs intérêts collectifs au sein du FMI.

Copyright: Project Syndicate, 2010.

www.project-syndicate.org

Traduit de l’anglais par Julia Gallin

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