chronique

La Belgique, version grandeur nature du Truman Show

Économiste et cofondateur d’Econopolis

La société sans risque créée par les pouvoirs publics n’est pas facile à changer. Il est donc logique que nous ayons peu d’entrepreneurs, et que notre esprit d’entreprise soit quasi absent. Nous n’avons jamais été encouragés à prendre des initiatives, c’est contre notre nature...

La Belgique obtient un des scores les plus élevés de tous les pays dans l’indice Hofstede concernant " l’aversion au risque " (Uncertainty Avoidance: 94%). Ce consultant académique international a dressé le profil d’un grand nombre de pays. Pour le consultant, nos très mauvais résultats s’expliquent par notre histoire, marquée par de nombreux envahisseurs étrangers. La Belgique recherche la sécurité, explique Hofstede, dans des travaux académiques et des concepts scientifiquement fondés répondant au besoin d’une connaissance des détails, du contexte et de l’historique.

Notre système tout entier – des bancs d’école à la tombe – encourage la population à marcher au pas, à ne pas sortir des rangs et surtout à ne pas prendre trop de risques. Et si quelque chose arrive malgré tout, les pouvoirs publics sont là pour intervenir très rapidement et prendre en charge les dommages subis.

Ce n’est pas un hasard si les Belges détiennent des montants astronomiques sur des comptes d’épargne, encouragés fiscalement par les autorités, et auparavant un moyen pratique de financer la dette publique. Les produits d’investissement les plus audacieux des Belges furent les fonds " à cliquets ", une spécialité locale assez unique: un investissement en bourse assorti d’une protection très chère qui fait en sorte que le rendement d’une obligation et les plus-values migrent vers les institutions financières.

Education pantouflarde

Si l’on interroge une personnalité belge à propos de ses investissements, il est peu probable qu’elle mentionne son portefeuille d’actions, mais elle parlera de sa maison et de son compte d’épargne. Cela correspond également à son éducation pantouflarde: posséder sa maison est le rêve ultime de tous les Belges, tandis que déménager dans une autre ville, province – et ne parlons pas d’une autre région ! – équivaut à partir au Canada ou en Australie: une grande aventure, qui ne peut être surpassée que par un changement de carrière.

A l’école, on nous apprend à être obéissants, à ne pas sortir des clous. L’Etat est aujourd’hui considéré comme l’employeur le plus attrayant, y compris lorsque l’économie se porte bien. Une récente étude de Randstad le démontre: emploi stable, bien payé, mieux que le secteur privé. Et une bonne pension, ce qui rassure pour l’avenir.

"Notre système tout entier encourage la population à marcher au pas, à ne pas sortir des rangs et surtout à ne pas prendre trop de risques. Et si quelque chose arrive malgré tout, les pouvoirs publics sont là pour intervenir."
Geert Noels
Économiste et cofondateur d’Econopolis

Dans le film " The Truman Show ", on effraie de manière plus ou moins subtile le personnage principal pour l’empêcher de quitter son cocon. La Belgique est une version grandeur nature du Truman Show: le signal orange et rouge retentit chaque fois que vous avez envie de mettre le nez dehors. Il y a tellement de choses qui pourraient mal tourner !

Nous disposons d’un généreux " fonds des calamités " pour chaque tempête ou averse de grêle, et qui protège les assureurs privés. Mais les pouvoirs publics ne sont pas prêts pour les véritables catastrophes, comme la crise du coronavirus ou autres grands défis. Tout ici respire l’aversion pour le risque, ce qui se traduit par notre position de leader bien méritée dans ce classement international.

La société sans risque créée par les pouvoirs publics n’est pas facile à changer. Il est donc logique que nous ayons peu d’entrepreneurs, et que notre esprit d’entreprise soit quasi absent, aussi et surtout dans le secteur public. Nous n’avons jamais été encouragés à prendre des initiatives: c’est contre notre nature. Et on ne peut pas l’apprendre en un claquement de doigts à l’âge de 25 ans.

" lance-toi, montre tes talents ! "

Dans la droite ligne de cette mentalité, nous pensons pouvoir y remédier grâce à des initiatives subsidiées par les pouvoirs publics: " Plateformes pour entrepreneurs ", en d’autres termes, le financement d’experts qui viennent nous apprendre comment entreprendre, alors qu’ils n’ont eux-mêmes jamais pris le moindre risque. Les " nageurs secs " du monde de l’entreprise…

Les véritables graines de l’entrepreneuriat doivent être semées dès notre plus jeune âge. C’est une attitude qu’il faut apprendre dès que possible: non seulement à l’école, mais aussi à la maison, dans les mouvements de jeunesse et dans les clubs sportifs: les injonctions telles que " ne dribble pas, ne tire pas au but ", doivent être remplacées par " lance-toi, montre tes talents ! ".

L’art, le sport, le bénévolat, le théâtre, les quizz, la présentation de ses travaux écrits: ce sont tous des petits risques qui développent notre esprit d’entreprise, car nous pouvons en tirer beaucoup de plaisir !

"Pendant que les Néerlandais ont envie de naviguer sur les océans et qu’Elon Musk ambitionne de se rendre sur Mars, les Belges souhaitent être fonctionnaires."
Geert Noels
Économiste et cofondateur d’Econopolis

La crise du coronavirus pourrait être le dernier clou du cercueil de nos rares entrepreneurs. 75% des Belges ont indiqué qu’ils ne ressentaient pas la crise, et même qu’ils ne trouveraient pas grave d’être à nouveau confinés. Dans ce cas, à qui la facture de la baisse de 10% du PIB sera-t-elle présentée ? A ceux qui ont pris des risques. Et qui vise-t-on en premier lieu pour combler l’énorme déficit budgétaire ? Ceux qui ont réussi parce qu’ils ont osé prendre des risques dans le passé.

L’après-crise du coronavirus nous donnera peut-être l’occasion d’être le premier pays à atteindre 100% en termes d’aversion au risque. Une parfaite société sans risque ! Le problème, c’est que dans ce contexte, la Belgique ne sera plus qu’un terrain conquis pour les multinationales, au milieu d’un immense désert économique. Pendant que les Néerlandais ont envie de naviguer sur les océans et qu’Elon Musk ambitionne de se rendre sur Mars, les Belges souhaitent être fonctionnaires.

Les jeunes comme les nouveaux Belges doivent être encouragés à réaliser leurs rêves: développer au maximum leurs talents, oser prendre des risques calculés et apprendre que les chemins semés d’embûches forgent le caractère. Ils nous donnent de larges épaules qui nous aideront à conserver notre richesse et notre bien-être. Dans une société sans risque, on ne trouve plus d’épaules solides, mais uniquement des index bien entraînés qui pointent prestement vers les pouvoirs publics au moindre problème.

Geert Noels
Économiste et fondateur d’Econopolis

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