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La finance est-elle réglée par des principes qu'on ne peut qu'enfreindre?

©Bloomberg

Lorsque les marchés financiers s’effondrèrent en 2008, le mot d’ordre "moralisons la finance" s’imposa quelque temps, avant de rejoindre à nouveau rapidement le magasin des accessoires.

Ce à quoi une attention insuffisante fut accordée est le fait que la finance est réglée par des principes que quasiment toute stratégie gagnante enfreint nécessairement: la concurrence pure et parfaite et la transparence, laquelle est l’une des conditions à remplir pour que la concurrence soit parfaite.

Selon la science économique en effet, un marché ne peut fonctionner de manière optimale que si ces deux principes sont respectés: la concurrence pure et parfaite conduit vers un équilibre et fait tendre le profit vers zéro tandis que la transparence permet une symétrie de l’information qui assure l’objectivité des prix.

L’ennui, c’est qu’aucun vendeur sain d’esprit n’a intérêt à ce que le profit tende vers zéro, il cherchera à s’assurer une position de monopole (être seul dans la niche) ou d’oligopole (n’être qu’à quelques-uns), qui lui permettra de maximiser au contraire son profit. Quant à la transparence, chacun bénéficie de celle des opérations passées par les autres et de l’opacité des siennes propres. Voudrait-on même s’assurer que l’acheteur soit aussi bien informé de la qualité du produit que son vendeur, on voit mal comment il faudrait s’y prendre.

Parfois le régulateur ferme les yeux…

Bien sûr le délit d’initié est réprimé, quand l’on achète ou vend sur la base d’une information privilégiée quant à la qualité du produit mais, pour l’un qui se fera pincer, mille se faufileront indemnes à travers les mailles du filet. S’abstenir délibérément de tirer profit d’une information dont on dispose contrevient sans nul doute à la nature humaine; de hauts cris furent d’ailleurs poussés au Japon lorsque le délit d’initié fut introduit.

De manière générale, la transparence des marchés est donc toujours souhaitable "ailleurs et un autre jour".

Il n’est pas étonnant dès lors que le régulateur ferme les yeux devant certaines infractions flagrantes à la concurrence pure et parfaite et à la transparence. Sont ainsi tolérés, les "dark pools" qui permettent à un opérateur de cacher son identité ainsi que les quantités qu’il vend ou achète, de même que le trading à haute fréquence où la vitesse des transactions (plusieurs milliers à la seconde) assure leur totale opacité.

Principes sacro-saints

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Le régulateur ira même jusqu’à justifier occasionnellement les infractions aux principes sacro-saints. Ainsi, Jean-Claude Trichet, alors patron de la Banque Centrale Européenne, refusera que soit divulguée l’information relative aux swaps de change trafiqués qui permirent à la Grèce de prétendre respecter les conditions d’entrée dans la zone euro, arguant que le "marché est très vulnérable dans la conjoncture actuelle" et que l’information "ajouterait à la volatilité et à l’instabilité". De manière générale, la transparence des marchés est donc toujours souhaitable "ailleurs et un autre jour".

Quant à la concurrence pure et parfaite, elle a bien une utilité: c’est elle qui permet de faire le tri entre ceux qui rejoindront la division d’honneur et les perdants du système. Une fois au sein de l’élite, la concurrence cesse de jouer: ce sont l’entraide et la solidarité qui deviennent la règle. En témoignent les ententes, explicites ou tacites, les cartels… pensons aux manipulations concertées du LIBOR qui exigeaient la collaboration de la quasi-totalité des opérateurs présents sur les marchés, comme le rapporte, ces jours-ci, devant les tribunaux, M. Tom Hayes d’UBS.

Nul n’a dit après tout que l’entraide et la solidarité étaient nécessairement éthiques…

Par Paul Jorion, détenteur de la chaire "Stewardship of Finance" à la VUB.

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