Publicité

La gauche se radicalise-t-elle?

©Photo News

L’élection de Jeremy Corbyn à la tête du Labour Party repose la question: l’électorat de gauche européen serait-il en train de se radicaliser? Doit-on redouter, par effet de contamination, que toute la gauche bascule dans un discours de rejet?

Cette question appelle plus que des nuances. Il faut rappeler d’abord que la présence au sein de la gauche d’une frange dite "radicale" est loin d’être une nouveauté. Jusqu’à la chute du Mur de Berlin, la scission entre partis socialistes et communistes (intervenue dans les années 1920 mais qui plongeait ses racines aux premiers jours de la gauche) a structuré la vie politique en Europe de l’Ouest. Ce qui doit nous surprendre, rétrospectivement, c’est moins de voir réapparaître une gauche anti-système, que sa longue éclipse entre la fin des années 1980 et le milieu des années 2000.

Quant à la gauche socialiste et sociale-démocrate, elle est loin de "courir derrière l’extrême gauche" comme on le dit parfois. Dans les pays où elle a été laminée pour avoir participé aux politiques d’austérité, elle est plus qu’hésitante à se rallier à ces nouveaux partis – en Espagne, Podemos continue d’ailleurs de prétendre représenter le "petit peuple" contre les élites, plutôt que de chercher une alternative à gauche.

Dans les pays du Nord où les préjugés à l’encontre du soi-disant laxisme budgétaire des pays du Sud sont puissants, les socialistes inclinent plutôt à faire échouer Syriza et ses épigones, comme l’a montré la solidarité du SPD à l’égard de la Chancelière Angela Merkel dans la crise grecque.

L’héritage de Blair

Les soubresauts du Labour britannique, de l’échec d’Ed Miliband à la victoire du candidat de l’anti-establishment Jeremy Corbyn, s’expliquent plus par le difficile rapport à l’héritage de Tony Blair que par une prétendue influence européenne, influence à laquelle le Labour a toujours été imperméable. Quant aux rares pays où les socialistes sont au pouvoir, France et Italie en particulier, ils semblent chercher leur renouveau plutôt du côté d’un socialisme libéral – par une politique de l’offre, un assouplissement des réglementations économiques et du droit du travail – que du côté de l’extrême gauche.

En réalité, la division entre les socialistes et ces nouveaux partis ne tient pas à un degré plus ou moins grand de "radicalité", mais à une manière différente d’appréhender la complexité.

En 1900, face à Jules Guesde, qui refuse le réformisme et la participation gouvernementale, et préfère préparer la révolution et la lutte des classes sur le terrain, Jaurès plaide pour la multiplicité des formes d’action et une vision nuancée de l’histoire.

Ce qui oppose aujourd’hui les partis socialistes aux partis dits radicaux est du même ordre. Quand on passe en revue les propositions programmatiques de la gauche dite radicale, on ne trouve que des idées issues du patrimoine historique du socialisme démocratique (impôt sur la fortune, promotion du logement public et de la médecine pour tous, réduction du temps de travail, soutien à l’investissement public, défense d’une instruction émancipatrice…).

Seuls le ton et la méthode changent

Loin de s’opposer aux socialistes comme elle le prétend, la gauche dite radicale se nourrit d’elle. Seuls le ton et la méthode changent. Comme la gauche dite radicale, Jeremy Corbyn cède à la tentation de ce que l’historien de la Renaissance Jacob Burckhardt appelait les "simplifications sauvages", le refus d’admettre que le monde est complexe et que les problèmes qu’il pose appellent des réponses nuancées. Comme la gauche radicale, il vit un syndrome d’Hibernatus, exhumant des idées historiques comme si le monde avait cessé d’évoluer au cours des quarante dernières années.

Suivre la gauche dite radicale sur son terrain est donc, pour les socialistes et sociaux-démocrates, une impasse. La crise grecque est d’ailleurs en train de travailler de l’intérieur ces formations, opposant ceux qui appellent à soutenir Alexis Tsipras et ceux qui prennent la défense des dissidents de Syriza, et reproduit ainsi une fracture "radicaux vs. réformistes" en leur sein.

La gauche réformiste n’a pas d’autre salut que de continuer à plaider, comme elle le fait depuis ses premiers jours, pour une analyse lucide de la complexité de notre époque, et y apporter des réponses adaptées à notre temps.

Face à la robotisation et à la numérisation de notre économie, au bouleversement du savoir que génèrent le net et Wikipédia, à la remise en cause des modes d’organisation du travail que préfigure Uber, aux craintes sociétales que suscitent les nouvelles migrations, au déploiement d’un nouvel individualisme hédoniste dont le selfie n’est qu’un signe… bref face à une transformation radicale, au sens propre cette fois, de l’économie et de la société, la gauche ne manque pas de thèmes pour se réinventer.

Et même pour redécouvrir que certains de ses thèmes historiques (comme la réduction du temps de travail, intelligemment pensée) peuvent redevenir de la plus évidente modernité, pour autant que, plutôt que de les brandir comme des slogans nostalgiques, on ose les frotter à l’esprit du temps.

Par Paul Magnette, s’exprimant à titre individuel

Lire également

Publicité
Publicité
Publicité
Publicité

Messages sponsorisés

Messages sponsorisés