La réserve de pouvoir d'achat permet des décisions courageuses

Les pensionnés belges comptent parmi les trois plus gros consommateurs âgés d'Europe.

Une célèbre stratégie pour "avoir le dessus" dans une discussion consiste à dénaturer les idées de votre "adversaire" de manière telle que plus aucun être sensé ne puisse y souscrire. Si, en plus, vous présentez vos propres idées sous un jour plus favorable qu’elles ne le sont réellement, vous aurez trouvé la clé du "succès".

par Pieter Timmermans (directeur général FEB) et Geert Vancronenburg (conseiller économique FEB)

Une célèbre stratégie pour "avoir le dessus" dans une discussion consiste à dénaturer les idées de votre "adversaire" de manière telle que plus aucun être sensé ne puisse y souscrire. Si, en plus, vous présentez vos propres idées sous un jour plus favorable qu’elles ne le sont réellement, vous aurez trouvé la clé du "succès". Depuis quelques semaines, nous en avons vu un bel échantillonnage: alors qu’on a développé ces dernières années une certaine marge au niveau du pouvoir d’achat des travailleurs et des inactifs, d’aucuns continuent d’affirmer qu’un message de modération salariale et d’une adaptation au bien-être très ciblée, réservée uniquement aux prestations sociales les plus basses, sera source d’appauvrissement et de dumping social. Or, rien n’est moins vrai!

Handicap

Tout d’abord, il y a eu l’affirmation selon laquelle les employeurs entendent suivre le modèle allemand et que cela engendrera un appauvrissement et un dumping social. Et, bien sûr, personne ne souhaite cela. En fait, lorsque la FEB affirme qu’on doit s’inspirer du modèle allemand, il faut le voir dans le sens de la loi de 1996 relative à la compétitivité. Or, cette loi ne stipule pas que nos coûts salariaux doivent évoluer parallèlement aux coûts salariaux allemands, mais qu’ils ne peuvent dépasser la moyenne de nos trois voisins. Notre défi actuel consiste donc avant tout à résorber notre handicap salarial (3,5 %) par rapport aux pays voisins. La suppression de notre handicap accumulé depuis 1996 vis-à-vis de l’Allemagne (12,7 %) est un défi bien plus important, mais qu’on ne peut certainement pas ignorer non plus. Résorber notre handicap salarial par rapport aux pays voisins est bien sûr souhaitable, mais aussi parfaitement réalisable. Souhaitable parce que des études indépendantes du Bureau fédéral du plan et de la KULeuven ont prouvé que cela ne favorisera pas l’appauvrissement et le dumping social, mais contribuera au contraire à générer plus de croissance et à créer au moins 40.000 emplois supplémentaires. Le prix à payer pour cela est un renforcement de la solidarité entre insiders et outsiders sur le marché de l’emploi: les insiders (= salariés) doivent accepter temporairement un gel ou une évolution plus lente de leur pouvoir d’achat afin que les outsiders (= les demandeurs d’emploi) puissent avoir plus d’opportunités. Aujourd’hui, cela est tout à fait réalisable grâce à la réserve de pouvoir d’achat constituée ces dernières années.

En effet, si l’on analyse, sur la base des chiffres de la Commission européenne, l’évolution du pouvoir d’achat des ménages au cours des deux dernières années, on constate qu’il a cumulativement crû de pas moins de 4 % en Belgique, contre 3 % en France, 1 % aux Pays-Bas et 0,8 % en Allemagne. Et la tendance est la même sur une période plus longue. Ainsi, une étude récemment publiée par le Conseil central de l’économie révèle que les salaires nets les plus bas ont progressé de pas moins de 17,9 % en plus de l’inflation depuis 1996, et ce, à la suite du bonus à l’emploi et de la réforme fiscale. Pour cette catégorie salariale, le taux d’imposition moyen a notamment chuté de 10,1 points de pour-cent entre 1996 et 2009 pour retomber à 15,9 %.

Pensions

Le second exemple a trait à la manifestation syndicale du 15 septembre dernier en faveur du "droit à la dignité pour les pensionnés". Là aussi, personne ne s’y oppose. En réalité, de nombreux efforts ont déjà été consentis au cours des quatre dernières années pour relever diverses pensions en plus de l’indexation. Le mécanisme appliqué est décrit dans la loi relative au Contrat de solidarité entre les générations de 2005. Celui-ci était notamment fondé sur une croissance annuelle de la productivité de 1,75 %. Or, on en est loin avec une croissance effective de la productivité de 0 % ces quatre dernières années. La conséquence de cette hypothèse très volontariste est que les pensions ont, entre 2007 et 2010, augmenté nettement plus que notre prospérité et, plus particulièrement, que les salaires dans le secteur privé. A cela s’ajoute que, dans les circonstances actuelles, on ne peut justifier une modération des salaires des travailleurs tout en prévoyant une augmentation sensible des pensions en plus de l’inflation. Tout comme pour le pouvoir d’achat des ménages, une modération temporaire n’entraînera pas l’appauvrissement de la population des pensionnés redouté par certains. Les pourcentages de pauvreté sont souvent brandis pour "prouver" que la pension moyenne est faible en Belgique. Or, ces analyses ne prennent jamais en compte le fait que la majorité des Belges sont propriétaires de leur domicile, que les pensionnés bénéficient souvent de tarifs sociaux voire même de services gratuits (par exemple dans la réglementation relative à l’assurance maladie-invalidité, les transports publics gratuits,…), qu’une part considérable de l’épargne en Belgique appartient aux plus de 60 ans,… La Conférence nationale des pensions a par ailleurs démontré que le prétendu taux de pauvreté élevé des pensionnés ne cadre pas avec le fait qu’ils comptent parmi les trois plus gros consommateurs âgés d’Europe. Évidemment, cela n’empêche que certains groupes spécifiques sont confrontés à un problème criant de pauvreté. Ne commettons donc plus les mêmes erreurs que par le passé, mais affectons nos maigres moyens de manière très sélective à ceux qui ont véritablement besoin de tout notre soutien aujourd’hui.

Ce qui précède montre qu’au cours des dernières années, une "réserve de pouvoir d’achat" a été constituée, permettant à la population de faire face pendant les deux prochaines années à une modération. Durant cette période, nous disposerons dès lors d’un unique "window of opportunity" pour consolider notre assise économique en misant massivement sur un renforcement de la compétitivité des entreprises. Cela n’amènera pas l’appauvrissement et le dumping social craint par d’aucuns, mais contribuera à plus de croissance et d’emplois. Depuis quelques années, de tels efforts ont été consentis en matière de pouvoir d’achat que la marge pour prendre ces mesures courageuses existe effectivement aujourd’hui! L

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