Le patron, moral par définition?

"Les managers sont les professeurs d’éthique de leur organisation. Cela est toujours vrai, qu’ils soient des hommes de bien ou des voyous", écrit le philosophe Joseph Badaracco. Une constatation qui fait débat, dans un contexte de crise où il est question de "moraliser" l’économie.

Par Laurent Ledoux et Roland Vaxelaire, ASBL Philosophie et Management

Pour beaucoup de citoyens et de membres de la société civile, la démesure vorace dont ont fait preuve certains chefs d’entreprise et investisseurs, ces dernières décennies, est à la racine de nombreux scandales financiers et de la crise économique profonde que nous traversons encore. Les appels à une certaine "moralisation" de l’économie, à des patrons "plus éthiques", sont donc de plus en plus marqués.

Comme le suggère l’enquête(*) récente menée par notre asbl Philosophie & Management, bon nombre de patrons répondent positivement à cet appel: 75% considèrent que leur volonté personnelle, qu’elle soit éthique ou morale, explique fortement ou très fortement la mise en place d’actions dites de "responsabilité sociétale des entreprises" (RSE) et/ou de codes de conduite éthique.

Certains patrons restent pourtant circonspects et questionnent en toute bonne foi la légitimité qu’ils auraient de vouloir imposer leur éthique au sein des entreprises qu’ils dirigent. Dans la foulée, ils questionnent également la légitimité démocratique des organisations issues de la société civile qui leur réclament des comportements plus éthiques. Ces questions suscitent des questions plus fondamentales encore que nous allons tenter d’approfondir ici.

On peut tout d’abord se demander dans quelle mesure la question de la légitimité de l’éthique du patron est pertinente? Cette question semble en effet ignorer que la soi-disant "neutralité" éthique d’un patron est déjà en soi une éthique qu’il impose, probablement inconsciemment, à son organisation. Comme l’écrit le philosophe et professeur de Harvard Business School, Joseph Badaracco, "les managers sont les professeurs d’éthique de leur organisation. Cela est toujours vrai, qu’ils soient des hommes de bien ou des voyous, qu’ils veuillent ou non montrer l’exemple à leurs collaborateurs."

La moindre action est un signal

Qu’ils le veuillent ou non l’éthique fait partie des tâches essentielles de n’importe quel manager. Leurs moindres actions envoient des signaux éthiques dans toute leur organisation. Toute omission également. C’est pourquoi les managers responsables se préoccupent de leur rôle dans la détermination de l’éthique qui doit prévaloir dans leur organisation. Il s’agit ici de l’éthique, vécue au quotidien par tous les employés, à tous les niveaux. Pas de l’éthique incolore qui traîne sur les murs dans de beaux cadres dorés ou qui moisit dans les codes de bonne conduite oubliés dans les tiroirs. Il s’agit de l’éthique qui, dans les moments de crise, définit les valeurs prioritaires qu’il faut préserver avant tout, quitte à sacrifier d’autres valeurs. Cette éthique ne doit pas être confondue avec les convictions religieuses du patron. C’est d’ailleurs peut-être cette confusion qui explique la persistance du questionnement, quant à la légitimité de l’"éthique" du patron.

Cela dit, la question de la légitimité de l’éthique du patron pointe aussi vers des questions plus fondamentales relatives à la démocratie en entreprise et à la démocratie tout court, en particulier lorsque les patrons, attaqués par des ONG, questionnent la légitimité démocratique de celles-ci. Les membres d’ONG, qui demandent des comptes à des organisations privées, ne sont, en effet, pas des représentants démocratiquement élus. Cela est-il suffisant pour questionner leur légitimité démocratique? Ce n’est en tout cas pas ce que pense le directeur du centre de philosophie du droit, Benoît Frydman. Dans ses travaux sur la responsabilité sociale des entreprises, Frydman montre comment et pourquoi, en l’absence d’un droit "mondial", la régulation des entreprises et des marchés passe inévitablement par des interactions de plus en plus imprévisibles entre les différents acteurs (entreprises, citoyens, ONG, juges, groupes de pressions, États,…), interactions où la réputation est un instrument clé et où pour ainsi dire, "tous les coups sont permis".

Réguler

Frydman fait ici écho à la philosophie de Jürgen Habermas, qui donne une part essentielle à la "lutte pour le droit" dans les modes d’action de la société civile. Selon Habermas, "dans le régime démocratique moderne, la production du droit légitime n’est pas le monopole des organes de l’État mais plutôt le produit du jeu combiné des espaces publics institutionnels (parlements,…) et des espaces publics autonomes, c’est-à-dire la société civile". À partir de sa philosophie très libérale du droit (radicalement opposée à celle de Hegel), Habermas induit ainsi des principes et libertés garantis par la Constitution des États démocratiques (liberté des médias, publicité des décisions publiques,…), de sorte que "la participation des citoyens à la vie politique moderne ne se limite pas à l’exercice sporadique du droit de vote, mais qu’elle implique également l’influence, le contrôle et la critique, au jour le jour, des actes et décisions des administrations publiques, des entreprises privées ou des marchés". Dans ce cadre, Habermas se prononce en faveur d’une stratégie offensive qui permette à la politique et à la société civile de rattraper les marchés en s’organisant au même niveau qu’eux, dans une économie mondialisée, pour retrouver une certaine capacité de régulation.

N’y a-t-il donc pas une certaine ironie à ce que les patrons qui questionnent la légitimité des ONG le fassent, sans le savoir probablement, en pleine opposition à une philosophie très libérale du droit? On le voit, une fois de plus, derrière les débats les plus actuels et les plus cruciaux, se cachent souvent des options philosophiques fondamentales qu’il faut sans cesse questionner, en particulier si l’on veut promouvoir une véritable démocratie.

(*) Résultats de l’enquête sur www.philosophie-management.com.

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