Les années difficiles de l'euro commencent

Bruno Colmant

En 1999, l’introduction de l’euro ne fut pas une innovation financière. Depuis deux siècles, l’Europe tentait d’harmoniser les cours de change de ses principaux États membres. Les tentatives furent nombreuses: franc-or de Napoléon, Union Monétaire Latine imaginé par Napoléon III en 1865, Conférence de Genève de 1922, Accords de Bretton Woods de 1944 fondés sur une parité-or, etc.

par Bruno Colmant, professeur à l’UCL et à la Vlerick management school, Membre de l’Académie Royale de Belgique

Après le sabordage de Bretton Woods en 1971, les États européens imaginèrent un éphémère et précaire Serpent Monétaire (1972 à 1978) avant de créer en 1979 le Système Monétaire Européen (SME). Ce dernier fonda des parités stables, mais ajustables avec des marges de fluctuation autour d’un cours-pivot. En 1999, les marges de fluctuations furent resserrées jusqu’à cristalliser les devises à leur cours-pivot. L’euro était né. À ce moment, les États abandonnèrent leur tutelle monétaire et se dépossédèrent de leur droit régalien de battre monnaie.

L’euro fut incontestablement un choix politique volontaire et prospectif. D’ailleurs, on constata immédiatement les avantages microéconomiques immédiats d’une convergence des taux d’intérêt, l’arrêt des dévaluations compétitives et la facilitation des échanges intracommunautaires. La monnaie unique disciplina aussi les finances publiques et sauva de petits pays, tels que la Belgique, de l’effondrement financier.

Mais, le problème des unions monétaires, c’est que les premières années sont toujours faciles, car ils sont construits sur les aubaines d’une économie favorable. C’est lors du retournement de conjoncture, ultérieur mais inévitable, que les failles apparaissent.

D’ailleurs, rares furent les économistes qui décodèrent, en 1999, les prospectives qu’un tel choix entraînerait.

L’euro fut et reste bâti sur un postulat de mobilité des facteurs de production. En effet, à partir du moment où des États sont contraints par une monnaie unique sans capacité d’en altérer la valeur relative par des dévaluations ou des réévaluations, c’est aux facteurs de production, à savoir les hommes et le capital, de devenir plus fluides afin de localiser les zones d’emploi et de croissance.

Zones monétaires optimales

Cette intuition est confirmée par la théorie des zones monétaires optimales, introduite en 1961 par Robert Mundell, prix Nobel d’économie en 1999. Ce chercheur avança que des pays ont intérêt à former une zone monétaire si la mobilité des facteurs de production (travail et capital) à l’intérieur de cette zone est supérieure à celle qui prévaut à l’extérieur. Dans le cas contraire, les pays concernés ont intérêt à conserver des cours de change flexibles.

La question est de savoir aujourd’hui si l’organisation actuelle de la zone euro reflète les préceptes de sa fondation. En effet, en termes budgétaires, la zone euro n’a pas dépassé l’approche westphalienne, en référence aux traités qui consacrèrent, en 1648, le concept d’Etat-Nation. Faute d’avoir délégué à l’Europe des prérogatives budgétaires suffisantes (ou un fédéralisme fiscal approprié), la zone euro est probablement sous-optimale.

On en arrive alors à l’effarant alliage de la combinaison de la monnaie unique et de la crise financière.

On aurait pu imaginer que suivant la création d’une zone monétaire, le secteur financier et le marché du travail se détendent. Or, c’est exactement l’inverse qu’on a constaté: suite à la crise bancaire et aux besoins financiers des États, le secteur financier est replacé sous la sphère publique, tandis que la mobilité du travail reste très faible.

Contradiction

On peut d’ailleurs se demander si l’euro, qui constitue un choix résolu d’économie de marché, n’est pas en profonde contradiction avec le poids croissant des États dans les économies européennes. S’il y avait le moindre doute sur cette réalité, il suffit de constater que ce sont les marchés financiers, et non les autorités européennes, qui sanctionnent aujourd’hui les États budgétairement indisciplinés. Au reste, comment serait-il possible de revendiquer le statut de monnaie de réserve dans un continent dont les systèmes bancaires sont sous quasi-tutelle publique? C’est d’autant plus vrai que les endettements publics sont tellement stratosphériques que leur résolution devra immanquablement passer par un choix de dépréciation monétaire, c’est-à-dire d’inflation.

En ce qui concerne le marché du travail, les choses sont beaucoup plus graves. L’Europe est menacée d’un chômage endémique et structurel. Mais il y a plus grave: la mobilité des capitaux met en concurrence les systèmes sociaux et conduira à leur inéluctable convergence. Au cours de la prochaine décennie, il faudra susciter une meilleure employabilité des travailleurs afin que leur mobilité reflète les choix d’harmonisation monétaire. La promotion d’un marché du travail flexible ne sera pas simple, car les différences linguistiques et les organisations sociales ne favorisent pas cette mobilité. Ce sera néanmoins indispensable. La flexibilité de l’emploi sera probablement la condition d’une prospérité collective, nécessaire aux prochaines générations.

Ajustements à faire

En conclusion, le choix de la monnaie unique était excellent, mais la pérennité de la zone euro n’est pas une donnée acquise. Les modèles socio-économiques des États membres ne peuvent pas être les passagers clandestins et silencieux d’une aubaine monétaire. L’euro s’inscrit dans une exigeante logique d’économie de marché. L’euro porte donc en lui un ajustement des systèmes de protection sociale dans leur sens d’une plus grande compétitivité et flexibilité. La monnaie unique consomme la fin des État providence et des indisciplines budgétaires.Pour réussir la monnaie unique, il faudra résoudre deux problèmes, correspondant chacun à la nécessaire mobilité des facteurs de production. En ce qui concerne le capital, il faudra que les États desserrent leurs étaux sur le système financier, ce qui passera immanquablement par une baisse de l’endettement public. En ce qui concerne le travail, il faudra flexibiliser et améliorer la mobilité internationale des travailleurs, au prix d’une protection plus contenue.Si ces deux problèmes ne peuvent pas être résolus simultanément, il en résultera immanquablement un risque de désagrégation monétaire, accompagné de tensions nationales qui, comme on l’a constaté récemment, mettent en péril l’homogénéité de la monnaie unique.

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