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Les Émirats arabes unis, entre usine à rêves et autoritarisme

Plusieurs députés européens appellent à boycotter l’expo Dubaï 2020 qui va prochainement ouvrir ses portes. Pourquoi cette fronde?

Sur proposition d’une vingtaine de députés du Parlement européen, issus essentiellement des rangs de la gauche et des verts européens, un projet de résolution est en cours pour appeler au boycott de l’Exposition universelle Dubaï 2020 qui s’ouvre prochainement. En cause, essentiellement, la détention du militant des droits de l’homme émirati, Ahmed Mansoor.

Mais au-delà du cas d'Ahmed Mansoor, la résolution cherche à mettre en lumière le glissement radical et autoritaire de la confédération des Emirats depuis plusieurs années.

Sebastien Boussois.

Nouvelle vitrine officielle

L’exposition universelle Dubaï 2020, qui est visée par le projet de résolution, avait été reportée d’un an la mort dans l’âme pour le prince héritier Mohamed Ben Zayed (MBZ). Pandémie oblige, les Émiratis ont dû reléguer leur ambition culturelle mondiale un an de plus alors que tout était prêt, et mordre leur chèche face à cette menace invisible qui a mis le monde à genoux.

Coup dur en termes de communication aussi pour les Émirats arabes unis qui voulaient faire de cet évènement une nouvelle vitrine officielle acceptable de leur pays, afin de mieux dissimuler leur politique menée dans le monde depuis plusieurs années.

Les Émiratis cherchent à remettre en selle des régimes autoritaires partout dans le monde arabe, au mépris des révolutions et processus démocratiques.

Afin de faire diversion, les Émirats arabes unis investissent dans le soft power depuis de nombreuses années et Dubaï en a toujours été la vitrine la plus clinquante. Mais les Émiratis produisent aussi des spectacles bien plus dramatiques en cherchant à remettre en selle des régimes autoritaires partout dans le monde arabe, au mépris des révolutions et processus démocratiques. Quand ils ne s’engagent pas dans des guerres perdues d’avance comme au Yémen.

En attendant, Ahmed Mansoor, principal opposant au pouvoir de Mohamed Ben Zayed, croupit en prison et est placé à l’isolement depuis 2017. Amnesty International indique à ce sujet qu'Ahmed Mansoor purge actuellement une peine de 10 ans de prison après avoir été condamné illégalement en mai 2018 pour « atteinte au statut et au prestige des Émirats arabes unis et de leurs symboles, y compris de leurs dirigeants ».

Du rêve et des mirages

Les Émirats sont rôdés à vendre du rêve et des mirages pour contrer leurs détracteurs. En 2019, une année record en matière d’agressivité politique internationale, la confédération fêtait, comme si de rien n’était, ce qu’elle appelait «l’Année de la tolérance». À cette occasion, et pour mieux dissimuler le malaise, Abu Dhabi et Dubaï alignaient un nouveau record bien superficiel: les «Fleurs de la tolérance», entrées au livre Guiness, sont désormais le plus grand tapis de fleurs naturelles au monde.

Les records fantasques ne manquent plus, car les Émirats arabes unis en ont fait un moteur de leur adrénaline, aussi ridicules soient-ils.

Les records fantasques ne manquent d’ailleurs plus, car les Émirats arabes unis en ont fait un moteur de leur adrénaline, aussi ridicules soient-ils parfois: plus grand cadre de tableau vide au monde, plus grand tapis tissé main, plus grand nombre de personnes déguisées en momies en trois minutes, plus grande boule de Noël au monde, plus grande image de cafetière humaine couvrant un stade de football, plus grand parasol de la planète (aux couleurs du drapeau émirati bien sûr), plus grande tasse de thé chaud du globe, plus grande course en fauteuil roulant, etc. De quoi être fier? Apparemment, oui.

Exploitation des travailleurs

Il y a pourtant aussi la question des travailleurs qui pose problème; des travailleurs sans qui l’Expo n’existerait pas. L’organisation déjà considérée comme «la plus grande exposition universelle de tous les temps» avec 4,32 km2 soit l’équivalent de 600 terrains de football pour 192 pays invités et une estimation de 25 millions de visiteurs promettait en effet dès 2020 de remettre sous le feu des projecteurs la question épineuse des travailleurs étrangers.

À l’époque, la France s’entendait aussi à merveille avec Saddam Hussein, que l’on appelait même par son prénom. Jusqu’à ce que…

Via les réseaux sociaux, l’organisation Business and Human Rights pointait déjà, en 2019, la situation des travailleurs migrants à Dubaï, bien avant donc l’ouverture de l’Expo universelle : « Les travailleurs étrangers continuent de souffrir de l’exploitation et des abus y compris des retards voire des non-paiements de salaires ; mais aussi des limites à leur mobilité, des conditions précaires et dangereuses de travail, et un stress physique largement accentué par des conditions climatiques de chaleur exceptionnelle. »

Comme avec Saddam...

Le comité d’organisation ne s’en est quasiment jamais ému. Il ne s’en est davantage plus inquiété puisque «les 62 nouveaux projets qui ont été acceptés et distingués en janvier 2018 sont allés à des sociétés qui avaient été déjà montrées du doigt pour le traitement de leurs travailleurs».

Rien pour espérer que les choses changent durablement et rapidement, hélas. En attendant, avec de tels amis à qui l’on n’ose rien dire en échange de contrats réguliers en milliards de dollars d’armement, a-t-on besoin d’amis comme MBZ?

À l’époque, la France s’entendait aussi à merveille avec Saddam Hussein, que l’on appelait même par son prénom. Jusqu’à ce que…

Sébastien Boussois
Chercheur en sciences politiques et relations euro-arabes associé à l’ULB (Bruxelles) et l’UQAM (Montréal)
Auteur de «Émirats arabes unis à la conquête du monde». Ed.Max Milo

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