Les Espagnols tireront-ils les leçons de la tragédie grecque?

A la fin de l'année, les Espagnols se rendront aux urnes. Le parti d'extrême-gauche Podemos est, pour l'instant, en pôle position. ©Reuters

La tragédie grecque est à l’origine du théâtre moderne. Mais les Grecs contemporains, eux aussi, maîtrisent le genre à la perfection, comme en témoigne la tragédie que le nouveau gouvernement grec et l’Eurogroupe ont jouée ces dernières semaines sur la scène européenne. Comme le veut la tradition classique, elle s’est déroulée en cinq actes.

Le premier acte de ce drame a davantage pris les allures d’une comédie. En décembre, le Premier ministre Antónis Samarás a décidé d’anticiper l’élection d’un nouveau président grec (une fonction en grande partie protocolaire), sans toutefois disposer de la majorité requise (il n’avait que 155 des 180 sièges nécessaires, sur un total de 300). L’opposition y a vu l’occasion idéale pour faire chuter le gouvernement en panne de popularité. Le parti d’opposition d’extrême gauche Syriza, qui avait déjà engrangé de nombreuses voix lors des élections européennes et qui espérait atteindre une majorité absolue, n’a pas laissé passer sa chance. La majorité requise pour l’élection d’un nouveau président n’ayant pas été atteinte après 3 tours de scrutin, le parlement a été dissous 10 jours après cet échec – comme le prévoit la constitution – et de nouvelles élections ont été annoncées.

Contre la politique d’austérité de l’Europe

Ce qui nous amène au deuxième acte de ce drame. Comme l’on s’y attendait, Syriza est sorti grand vainqueur de ces élections après avoir mené une campagne acharnée contre l’Europe et contre la politique sévère d’économies et de réformes imposée par la Troïka, objet de toutes les haines. Il s’en est fallu d’un cheveu pour qu’il remporte la majorité absolue: Syriza a obtenu 149 sièges sur 300. Le soulagement des dirigeants européens n’aura toutefois été que de courte durée: le lendemain, Syriza a conclu un accord avec le petit parti "Grecs indépendants". Si ces deux partis n’avaient rien en commun, ils partageaient une haine chevillée au corps contre les plans de sauvetage imposés par l’Europe. C’est ainsi que le gouvernement Tsípras a prêté serment deux jours après les élections. Aléxis Tsípras a entamé son mandat officiel par un geste symbolique: il est allé déposer une couronne de fleurs sur le monument commémoratif aux partisans ayant lutté contre les Allemands lors de la Seconde Guerre mondiale. Cette mise en scène n’aura assurément pas été du goût de Frau Merkel and Co…

Express

Les dirigeants européens auraient commis un suicide politique s’ils avaient dû annoncer à leur population qu’ils avaient consenti à l’allégement de la dette grecque.

Du côté des instances officielles qui détiennent des obligations grecques (notamment la BCE et le FMI), les pertes consécutives à un "Grexit" ne seraient pas plus lourdes qu’un nouveau rééchelonnement.

Tout ce drame grec a été principalement joué pour les spectateurs espagnols qui doivent se rendre aux urnes à la fin de l’année.

Ceux-ci allaient pouvoir prendre leur revanche lors d’un troisième acte interminable: les négociations entre les protagonistes au sujet des exigences grecques. Le ministre des Finances fraîchement nommé, Yánis Varoufákis, a directement entamé une tournée des capitales européennes pour plaider la position grecque, à savoir une réduction drastique des économies imposées. Son plaidoyer est cependant resté lettre morte: il lui a été répondu froidement qu’il n’existait pas d’alternative pour l’Europe au programme d’économies et de réformes, et que si les Grecs refusaient de l’appliquer, la BCE mettrait rapidement un terme au financement d’urgence des banques grecques. Cela entraînerait un effondrement du système bancaire grec et une sortie de facto de la Grèce de la zone euro.

La menace d’un "Grexit" a eu peu d’impact sur les marchés

Aléxis Tsípras et Yánis Varoufákis ont dû rapidement reconnaître qu’ils avaient bluffé. Suite au rééchelonnement précédent de la dette, les banques européennes ne détenaient pratiquement plus aucune obligation d’État grecque. La menace d’un "Grexit" a dès lors provoqué nettement moins de panique sur les marchés que lors de la crise précédente. Bien au contraire, les marchés ont fortement progressé dans l’intervalle! Du côté des instances officielles qui détiennent des obligations grecques (notamment la BCE et le FMI), les pertes consécutives à un "Grexit" ne seraient pas plus lourdes qu’un nouveau rééchelonnement, outre le fait que ces instances disposent d’un matelas de capital suffisamment épais pour absorber ces pertes. En bref, le "Grexit" n’aurait pas signifié un choc financier pour l’Europe, mais éventuellement un choc psychologique marquant. Pour la Grèce en revanche, la sortie de l’euro aurait inauguré une période de chaos économique et social: le système bancaire se serait effondré, la réintroduction de la drachme se serait accompagnée d’une forte dévaluation (et donc d’une vague d’inflation) et de nombreuses entreprises se seraient probablement cassé la pipe.

A la fin de l'année, les Espagnols se rendront aux urnes. Le parti d'extrême-gauche Podemos est, pour l'instant, en pôle position. ©Reuters

L’Eurogroupe, de son côté, avait bien trop à perdre d’un rééchelonnement de la dette grecque pour se montrer trop conciliant envers la Grèce. Sur le plan interne, les dirigeants européens auraient commis un suicide politique en devant annoncer à leur population qu’ils avaient consenti à l’allégement de la dette grecque alors qu’au même moment, leurs propres concitoyens endurent une politique d’économies stricte depuis des années. Sur le plan externe, une attitude souple vis-à-vis des Grecs aurait pu inciter d’autres partis anti-européens dans les pays périphériques accablés par les mesures d’économies à formuler des exigences similaires en termes de réduction de la dette. Compte tenu du montant nettement plus important que représentent les dettes échues de ces pays, cela aurait posé de sérieux problèmes à l’Europe et il n’était donc pas envisageable pour celle-ci de prendre un tel risque.

Impuissants face à la fermeté de l’Eurogroupe

Au quatrième acte, les Grecs ont dû reconnaître qu’ils ne disposaient tout simplement pas des leviers suffisants pour concrétiser les promesses bien trop optimistes qu’ils avaient faites à la population. S’ils ont obtenu que le solde primaire grec augmente un peu moins rapidement, ils ont dû accepter que tous les axes fondamentaux du programme de réformes continuent à s’appliquer intégralement. Et en représailles à la couronne de fleurs, Angela Merkel a même contraint Aléxis Tsípras à mordre la poussière en obtenant que la Troïka, haïe des Grecs, reste en place.

Comment ce drame va-t-il à présent se terminer dans le cinquième et dernier acte? Du côté de la Grèce, l’on se demande comment Aléxis Tsípras parviendra à expliquer cette défaite incontestable à la population grecque, et en particulier à l’aile extrême gauche de son propre parti. Cela créera-t-il une fraction au sein de Syriza et de nouvelles difficultés politiques? Du côté de l’Europe, la question se pose de savoir si le message clair de l’Eurogroupe – pas question de remettre en cause les mesures d’économie à moins de sortir de la zone euro – donnera d’autres idées aux citoyens et politiques désireux d’abroger la politique d’économies. En effet, tout ce drame grec a été principalement joué pour les spectateurs espagnols qui doivent se rendre aux urnes à la fin de l’année. Actuellement, le parti anti-européen Podemos, qui a annoncé des projets similaires à ceux de Syriza, est en tête des sondages. Les Européens espèrent probablement que l’électeur espagnol réfléchira à deux fois avant de voter pour Podemos…

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