Les marchés et les électeurs doivent se préparer à des années difficiles

©Bloomberg

Par Ian Bremmer - Président d'Eurasia Group et de GZERO Media et auteur de "Us vs. Them: The Failure of Globalism".

Au cours de son histoire, l’humanité n’a jamais compté aussi peu de citoyens touchés par une pauvreté extrême. Nous vivons plus longtemps, sommes mieux formés et accédons plus facilement aux technologies. Si l’on se base sur de nombreux critères objectifs, la vie sur notre planète n’a jamais été meilleure qu’aujourd’hui. Le problème, c’est que nous ne le ressentons pas de cette manière. Et vu ce qui se profile à l’horizon, nous avons de bonnes raisons pour justifier notre ressenti.

Pendant la dernière partie du siècle dernier, la libre circulation des personnes, des biens, des idées et des services à travers les frontières – en d’autres termes, la "mondialisation" – a permis de bénéficier d’économies d’échelle et d’avancées technologiques qui ont contribué à améliorer la vie quotidienne de milliards de citoyens. La plupart des humains en vie aujourd’hui n’ont jamais connu un monde où la mondialisation n’était pas synonyme de "progrès".

Mais ce n’est plus le cas aujourd’hui. Comme l’ont montré clairement les trois dernières années, marquées par le chaos géopolitique et la montée des populismes, de nombreux citoyens ont été abandonnés au bord du chemin par la mondialisation – ou du moins ont cette impression, ce qui est important lorsque l’on parle de démocratie. C’est particulièrement vrai pour la classe moyenne et les classes ouvrières des pays industrialisés, qui voient l’émergence d’une nouvelle classe moyenne en Asie et en Amérique latine au détriment de leur propre prospérité. Pour la première fois en près d’un siècle, le momentum créé par la mondialisation commence à toussoter.

 

75 ans de solide mondialisation ont rendu les citoyens plus prospères et plus instruits, ce qui devrait renforcer leur résilience.

Au plus mauvais moment

Le moment ne pouvait être plus mal choisi. La croissance économique mondiale ralentit, et après près d’une décennie d’expansion économique ininterrompue après la grande crise de 2008, l’économie mondiale semble à la veille d’une récession. En soi, il ne devrait rien y avoir de particulièrement alarmant – l’économie semble évoluer selon des cycles de 7 ou 8 ans, avec des hauts et des bas, dans des schémas assez prévisibles. Au cours du siècle dernier, chaque fois que le monde s’est retrouvé face à une difficulté économique, le momentum de la mondialisation a pris un coup dans l’aile. Traditionnellement, il rebondit… mais il n’y a aucune garantie que ce sera le cas cette fois-ci. Une part importante de cette incertitude s’explique par le fait que cette récession économique s’accompagne de deux nouvelles tendances.

La première se situe au niveau de la géopolitique actuelle. Alors que l’économie est connue pour évoluer par cycles "boom and bust" (en dents de scie, NDLR), la géopolitique suit le même chemin, mais les cycles s’étendent sur de plus longues périodes – en moyenne entre 70 et 80 ans. Lorsque la géopolitique est en mode "boom", les institutions internationales et les gouvernements sont bien coordonnés et collaborent efficacement pour relever les défis mondiaux. Les conflits internationaux se réduisent et la coopération économique augmente. Lorsque la géopolitique est en mode "bust", la coopération internationale et l’efficacité des institutions s’effritent, et les conflits mondiaux augmentent. Nous n’avons plus connu de réel cycle géopolitique de type "bust" depuis la Seconde Guerre mondiale, ce qui explique en partie pourquoi tant de citoyens se sentent nerveux sans pouvoir nécessairement expliquer la cause de ce mal-être.

Situation inédite

S’y ajoutent les changements climatiques. Ils durent depuis plusieurs décennies, mais ils ne sont devenus que récemment un véritable problème politique, au fur et à mesure de la répétition d’événements climatiques extrêmes, tant en termes de fréquence que de sévérité, plaçant un problème autrefois périphérique au centre des préoccupations. Et tandis que le réchauffement de la planète se révèle comme étant l’un des principaux problèmes existentiels de notre époque, les politiciens disposent de moins d’espace politique et de ressources pour s’y attaquer, à cause de la stagnation de la mondialisation et du ralentissement des cycles économique et géopolitique.

Ce qui signifie que depuis 2019, le monde moderne se retrouve dans une situation inédite: la mondialisation, la géopolitique et l’économie se détériorent simultanément, tandis que l’environnement physique devient de plus en plus inhospitalier, exigeant des actions concertées des politiciens du monde entier au moment où ils ne manquent pas d’autres crises à gérer.

75 ans de solide mondialisation ont rendu les citoyens plus prospères et plus instruits, ce qui devrait renforcer leur résilience.

Mais tout espoir n’est pas perdu. Les citoyens peuvent se consoler du fait que 75 ans de solide mondialisation les ont rendus plus prospères et plus instruits, ce qui devrait renforcer leur résilience face aux crises à venir. Ils peuvent aussi se réjouir que la géopolitique et l’économie suivent des cycles, et qu’un moment donné elles repartiront donc à la hausse. Mais il faudra du temps. Dans l’intervalle, les politiciens, les marchés et les électeurs doivent se préparer à des années difficiles.

Lire également

Publicité
Publicité

Messages sponsorisés