chronique

Les satellites reviennent dans le vent

Les nouveaux acteurs du business des satellites promeuvent la connectivité internet partout, ce qui déstabilise les opérateurs traditionnels, davantage focalisés sur la télédiffusion.

Le secteur des satellites n’est pas si flamboyant même si les projets sont nombreux: ils traduisent l’arrivée de nouveaux acteurs qui promeuvent la connectivité internet partout, un business auquel les opérateurs traditionnels, plus focalisés sur la télédiffusion, ne sont pas habitués. On y vise des capacités de 1 Tbits/s pour les satellites HTS! Mais le chiffre d’affaires des principaux opérateurs satellites est retombé à 11,5 milliards de dollars en 2015, (13 milliards en 2014). Par contre, dans les 10 ans à venir, on passera de 90 satellites à 145 satellites (> 50 kg) par an lancés, d’après Euroconsult, et en moyenne 25 satellites géostationnaires lancés par an (avec des capacités boostées). La fourniture d’internet par satellite reste naissante, avec 1 milliard de dollars de chiffre d’affaires: toutes les constellations de satellites à basse/moyenne orbite n’en sont qu’au développement sans financement totalement bouclé. En comparaison, il y a 75 gros satellites géostationnaires en construction. Et hors télécommunications, il y a encore les satellites d’observation de la Terre avec 163 engins lancés entre 2006 et 2015, et… 419 dans les prochaines années.

Les principaux acteurs

C’est en 1965 que les satellites devinrent une activité commerciale avec le lancement d’Intelsat 1, en 1965, sous l’impulsion d’Intelsat, une organisation gouvernementale, dont la Belgique a été membre fondateur, privatisée en 2001. Il reste, avec SES, Eutelsat et Télésat, le principal acteur des satellites fixes géostationnaires (leurs revenus tournent autour de 2,5 à 2 milliards de dollars chacun). Dans ce créneau, on compte 30 acteurs en tout, avec des ambitions régionales ou nationales. Ce secteur est, depuis 1990, un terreau fertile aux fusions et acquisitions. On voit émerger, dans le top 24, de nouveaux acteurs à progression rapide, comme O3b. La commercialisation des services par satellite s’opère via des revendeurs généralistes ou spécialisés dans un produit ou un type de clients (maritime: Marlink, Globecomm, KVH…). Avec des revendeurs, l’avantage des opérateurs satellites, avec parfois une relation exclusive avec les premiers, est de se concentrer sur leur core business: gérer leur flotte. Les revendeurs se focalisent alors sur le conseil aux clients pour leur recommander le meilleur opérateur satellite. Ils sont capables d’atteindre des clients auxquels les opérateurs n’ont pas accès.

©REUTERS

Les barrières à l’entrée sont importantes: il faut du spectre, du capital et du temps pour un retour sur investissement, même si le prix des satellites a diminué. La fiabilité étant le critère de choix n°1, les clients restent avec leur opérateur et résistent aux sirènes de la concurrence et des nouveaux entrants. L’explosion d’une fusée Falcon-9 n’aide pas.

Les nouveaux acteurs du business des satellites promeuvent la connectivité internet partout, ce qui déstabilise les opérateurs traditionnels, davantage focalisés sur la télédiffusion.

Parmi les nouveaux acteurs, OneWeb a un ambitieux projet de fournir internet au monde entier. Pas moins de 648 satellites à basse orbite sont planifiés avec une capacité de 10 TB/s (prévus pour 2018): des fabricants de satellites (Boeing), des lanceurs (Virgin Galactic), Hugues Network (spécialisé dans l’infrastructure au sol), Intelsat et même Coca Cola sont actionnaires. Son capital est de 500 millions de dollars, mais le budget est à 1,5 à 2 milliards de dollars. D’autres noms émergent, comme Xinwei qui veut, avec 32 satellites, concurrencer Inmarsat et LEOSat, visant 120 à 140 satellites à basse orbite (budget: 3 milliards d’euros). SpaceX espère 4.000 satellites en 2020 et, enfin, Viasat-3 veut lancer, en 2021, trois méga satellites géostationnaires. Quant à O3b pour Other 3 Billions, filiale de SES, son chiffre d’affaires atteint déjà 100 millions cette année et 200 millions en 2017. La demande est là, car avec des satellites qui gravitent à 8.000 km, O3b fournit de la connectivité en cas de contrainte physique (îles isolées, plateformes, navires, avions…). Cela dit, n’oublions pas les projets passés qui n’ont jamais vu le jour: M-Star, Teledisc, Skybridge.

Il y a six grands fabricants de satellites. Boeing – premier satellite lancé en 1999 – en a livré un peu plus d’une dizaine. Il y a ThalesAlenia Space (le plus grand fabricant européen, issu de la fusion entre Alcatel Space et Alenia Spazio avec 14 sites dans 6 pays), Airbus Defence and Space (anciennement Astrium, le deuxième en termes de chiffre d’affaires), Lockheed Martin (le seul à pouvoir fabriquer des satellites pour l’US Air Force et la Nasa), Space System Loral (fondé en 1957, il a 78 satellites en orbite et est un des pionniers de la propulsion électrique) et, enfin, JSC, acteur russe, qui aurait plus de 1.200 satellites en orbite. Les pays émergents et leurs champions proposent des solutions clés sur porte aux pays en développement. Thales et Airbus, qui ont signé un accord de non-débauchages respectifs d’ingénieurs, travaillent aussi sur des projets d’avions solaires. L’ONU s’y met, car elle a décidé d’acheter un Dream Chaser, une navette qui pourra revenir sur Terre. En 2021, elle fera son premier vol et embarquera des expérimentations de 14 pays en développement. Plus près de chez nous, n’oublions pas l’Institut Von Karman, qui a testé la solidité de la navette spatiale suisse Soar.

©Lieven Van Assche

Quant au lanceur, Arianespace mise tout sur la fiabilité, qui est sa proposition de valeur, mais elle a tout de même mis en chantier Ariane 6, en réponse aux secousses de SpaceX. Son premier tir est prévu en 2020 et son contrat opérationnel avec l’Esa sera signé fin octobre. SpaceX a été fondé en 2002 et offre déjà des lancements à moitié du prix d’Ariane avec son lanceur Falcon-9. Jeff Bezos d’Amazon veut aussi offrir des lancements à prix réduits: son lanceur n’est capable que d’atteindre 100 km de haut (contre 200 km pour SpaceX).

Derrière tout cela, c’est la stratégie des géants internet qui se profile: Google et Facebook, à côté de leurs investissements dans les satellites pour proposer internet à tous, expérimentent les ballons, les drones. Le dernier congrès radio mobile n’a pas autorisé Google à avoir du spectre satellite pour des applications purement terrestres. Google va devoir s’entendre avec les opérateurs télécoms. C’est bien de positionner, au-dessus de nos têtes, des satellites, il faut aussi développer la technologie qui permette de rapatrier au sol des dizaines de Gbits/s. Quant aux drones et autres ballons à très haute altitude, il faut, même à 18-27 km, des autorisations de vol. Peu de régulateurs acceptent des vols non pilotés. Faut-il le rappeler?

La fixation des prix

L’opérateur satellite fixe ses prix à l’unité: par transpondeur, par débit de 1 GB/s, en fonction de l’importance du client (et de sa capacité à négocier) et des technologies alternatives possibles. Pour un service classique de diffusion télé, une plateforme TV paie, par transpondeur, 1 million de dollars aux USA, mais 5 à 6 millions d’euros en Allemagne. C’est peu par rapport au capital d’investissement d’un transpondeur, mais, si le contrat est sécurisé sur la vie du satellite, tout le monde trouve son compte. Pour maintenir des prix élevés malgré la concurrence, l’opérateur satellite joue la fiabilité et son excellence opérationnelle (peu de pannes et réactivité technique) et va proposer une offre sur mesure, fortement différenciée par région ou par application: Inmarsat, avec sa flotte de satellites HTS GlobalXpress, offre une couverture unique et un débit important (300 MB/s) à ses clients. Si l’opérateur a les meilleures positions orbitales pour arroser le plus de clients, cela jouera aussi. De même, si l’opérateur peut proposer, à ses clients, de migrer sur une autre position orbitale au cas où, moyennant un prix unique à payer une seule fois, cela encourage la rétention. Même pour les business où des alternatives existent (liaisons télécoms, besoins gouvernementaux), on voit les clients préférer des fournisseurs chers si un service différencié est offert (redondance, sécurité…), mais la pression des nouveaux entrants est là: ils ont besoin de remplir vite leur satellite. Enfin, le carnet de commandes est complexe à gérer, vu le nombre limité de tirs par an chez tous les lanceurs.

Gestion des fréquences

Pour obtenir du spectre, l’acteur doit s’adresser à l’ITU via une agence gouvernementale "sponsor". Le spectre est alloué sur la base du premier arrivé premier servi. Parfois des enchères sont organisées, si plusieurs demandes ont lieu. Les droits d’usage sont réservés jusqu’au lancement du satellite et jusqu’aux premières activités commerciales pendant huit ans.

À noter qu’on n’achète pas le spectre, mais un droit d’usage, qui peut être revendu soit par l’entité qui possède les droits, soit par les sponsors gouvernementaux, qui peuvent donner en leasing les portions du spectre non utilisées. Par le passé, seuls des acteurs domestiques pouvaient traiter le retour sur Terre des signaux des satellites, mais cette tendance surannée disparaît. Il faut pouvoir accepter les acteurs étrangers. Ce sont les opérateurs satellites qui demandent des droits d’atterrissage des signaux. Si un opérateur non US veut offrir ses services aux USA, la FCC délivre une autorisation.

Tous les trois ans se tient le congrès mondial radio: il prend des décisions clés sur l’allocation du spectre et l’agenda contient souvent du satellite. Au congrès de 2015, quelques pays européens ont plaidé pour réallouer la bande C (4-8 GHz) aux opérateurs mobiles, en ne laissant que la partie supérieure aux opérateurs satellites: le top 3 des satellites fixes – SES, Intelsat et Eutelsat – a réussi à faire rejeter cette proposition, preuve de son influence. Mais l’industrie du satellite se prend, pour l’instant, en frontal l’arrivée de la 5G qui lorgne des bandes de fréquences qu’elle utilise partiellement, au-dessus de 6 GHz (la bande Ka de 17,3 GHZ à 21,2 GHz). Différents régulateurs comme l’Ofcom et la FCC ont publié des consultations pour y voir clair.

Par Charles CUVELLIEZ,
Ecole Polytechnique de Bruxelles, ULB

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