carte blanche

Maggie veut-elle tuer le Père?

Psychanaliste, cofondatrice du mouvement Alter-Psy

La psychologie médicalisée offrira peut-être aux citoyens de mieux fonctionner avec des méthodes rapides pour parvenir à des résultats en un nombre déterminé de séances remboursées. La belle affaire.

Au Parlement jeudi soir, se jouait le sort de toute une profession. Celle des psychothérapeutes, des psychanalystes, "ceux qui aident" à soulager la souffrance psychique, ceux qui accompagnent l’Humain au sens large du terme au travers de son cheminement psychique.

Le sort des "Psy" s’est donc joué, majorité contre opposition, dernier acte d’une mauvaise pièce (mal) écrite d’avance, et dont la conclusion était aussi tragique qu’inquiétante pour notre avenir.

Ainsi, contrairement à un grand nombre de pays européens, dont la France, la Belgique ne reconnaît pas la psychothérapie comme une profession, mais comme un traitement médical.

©Yslaire

Sous couvert de mettre en place – enfin – une loi encadrant une profession jugée trop floue, sous prétexte encore, de protéger le grand public de "charlatans", la pratique de la psychothérapie ne peut être exercée désormais que par des médecins, des psychologues cliniciens, ou orthopédagogues, formés à l’Université, avec pour traitement l’"evidence based". Toute autre méthode non reconnue par l’État se verra niée dans ses fondements, la pluralité des approches disparaît au profit d’une médicalisation de la psyché. On pourrait dire, d’une stalinisation de la psyché.

Demain par exemple, une jeune dermatologue fraîchement sortie de l’université, prendra la place dudit "charlatan" ayant 20 ans d’expérience et 6 ans de formation en psychanalyse lacanienne, Gestalt thérapie, thérapie systémique, si ce dernier n’a pas de diplôme reconnu.

Demain, l’Homme face à ses questions, ses douleurs, ses deuils, ses reconstructions, ses différences, ses conflits intérieurs, aura droit à un traitement de santé "evidence based scientifique".

Ce terme d’inspiration anglo-saxonne, se réfère à différentes méthodes comportementales, et définit bien son opposition à Freud. Père de la psychanalyse, et de la psychologie moderne, il s’était battu toute sa vie pour faire reconnaître la notion d’inconscient. La Belgique, en une séance de Parlement, la sacrifie sur l’autel de la preuve scientifique. L’inconscient est-il scientifiquement prouvé? Vaste question, qui rejoint celle d’Hamlet… et de Maggie De Block: Être ou ne pas être psychothérapeute? Pour notre gouvernement, la réponse est une "Evidence": la profession de "psy" n’existe pas.

Maggie De Block est médecin de formation et, à cet égard, exprime toute la méfiance d’une corporation, focalisée sur les souffrances de la chair, et doutant par nature, de l’existence d’une âme s’y logeant.

Certes, la loi de 2014, excluait déjà la pratique psychothérapeutique du champ des Sciences humaines pour la réserver au domaine de la Santé mentale. Mais cela s’était fait en concertation avec le milieu professionnel et dans le respect des droits acquis. À l’époque, seuls le Vlaams Belang et la N-VA s’étaient abstenus. Jeudi dernier, la nouvelle majorité l’a remise en cause. Pourquoi?

Était-il nécessaire de remettre en cause cette loi, de la durcir, de la réduire, de l’imposer, au mépris d’avis concertés de professeurs d’universités, d’associations européennes de psychothérapeutes, de psychanalystes, de citoyens? Au mépris encore de la convention de Strasbourg, signée par plus de 40 pays? Était-ce nécessaire d’interdire à des praticiens formés à l’écoute dans des écoles reconnues internationalement, et possédant une expérience de plusieurs années, le droit de professer de manière libre et autonome?

La peur, bien orchestrée, crée un légitime besoin de sécurité… parfois aveugle. On sait combien la peur du terroriste ou des migrants engendre nombre de dérives sécuritaires. Alors la peur du charlatan… N’est-ce pas une simplification à outrance du discours politique, un marketing électoral, une technique de persuasion commerciale? La psychologie médicalisée, offrira peut-être aux citoyens de mieux "fonctionner" avec des méthodes "rapides", pour parvenir à des "résultats" en un nombre déterminés de séances remboursées. La belle affaire.

Mais un État qui, pour nous "protéger", ne reconnaît que le savoir et l’apprentissage dispensé à l’Université, est un État aussi qui s’efforce de contrôler la pluralité du savoir, la liberté de penser, de normaliser la psyché. L’Homme à la recherche de sens, qui demandait à être écouté, accompagné dans son doute existentiel, est désormais un malade qui doit être soigné. Scientifiquement.

Et cela vous rassure? Moi pas.

Par Laurence Erlich Hislaire,
psychanalyste, Psychothérapeute Systémique Co-fondatrice du mouvement Alter-Psy

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