chronique

Mettre les Belges au boulot... Il y a les ambitions et la réalité

Plutôt que de jongler avec des objectifs de taux d'emploi qui ne seront pas atteints, il vaudrait mieux développer une vision pour la Belgique et ses Régions avec des mesures concrètes.

La note qui a fuité – un grand classique – de la (défunte?) coalition Vivaldi montre que les sept partis ont l’ambition d’enfin mettre les Belges au travail. D’ici 2030, le taux d’emploi – les personnes de 20 à 65 ans au travail – devrait ainsi atteindre 80%.

On ne peut évidemment qu’applaudir pareil objectif. Un taux d’emploi élevé est en effet l’un des meilleurs moyens pour réduire le déficit budgétaire et sortir les gens de la pauvreté.

Aujourd’hui, en comparaison avec les autres pays européens, nos scores sont très mauvais. Le taux d’emploi belge n’est que de 70,5%, inférieur à la moyenne européenne de 73,1%. L’objectif de 80% n’est pour autant pas irréaliste. Nos voisins, comme les Pays-Bas ou l’Allemagne, ont déjà atteint cet objectif. Ce n’est donc pas impossible, mais ambitieux. Pour augmenter le taux d’emploi de 9,5% sur dix ans, il devrait augmenter annuellement de 0,95%. Il y a quinze ans, le taux d’emploi en Belgique était de 66,8%, en progression annuelle de 0,4% dans un contexte économique plutôt positif. Pour atteindre l’objectif de 80%, il faudrait donc plus que doubler ce rythme de croissance. Et les bonnes intentions ne suffiront pas.

Multitude d'objectifs

En Flandre, l’objectif est également d’atteindre 80% d’ici 2024. Par rapport au taux d’emploi actuel de 75%, c’est donc tabler sur une hausse de 1% par an. «Avec 120.000 travailleurs supplémentaires, nous porterons le taux d’emploi flamand à 78,6% d’ici 2024», peut-on ainsi lire dans la déclaration politique du ministre flamand du Travail.

En Wallonie, l’objectif est aussi de progresser de 1% par an afin d’atteindre un taux d’emploi de 68,3% d’ici 2024. Mais l'objectif fixé par la Wallonie d’ici cinq ans reste toutefois inférieur à celui de la Flandre et à la moyenne actuelle de l’UE.

"Le nouvel objectif du taux d'emploi en Wallonie ne sera pas atteint sans mesures d’accompagnement. Or, aucune mesure d’activation n’est prévue dans la déclaration de politique wallonne."
Rudy Aernoudt
Professeur d'Economie à l'UGent

Cet objectif wallon est-il dès lors suffisamment ambitieux? Eh bien, le taux d’emploi en Wallonie est de 64,2% alors qu’il était de 62,1% en 2010. Autrement dit, il a augmenté de 2,1% en dix ans. Le nouvel objectif ne sera donc pas atteint sans mesures d’accompagnement. Or, aucune mesure d’activation n’est prévue dans la déclaration de politique wallonne. L’accent est mis uniquement sur la formation, qui est une condition importante, mais insuffisante pour mettre au travail les 120.000 Wallons nécessaires pour atteindre l’objectif de 68,3% d’ici 2024.

Mais à tout le moins, les Wallons ont un objectif, ce que l'on ne peut malheureusement pas dire du gouvernement bruxellois, où le taux d'emploi est pourtant le plus bas à 62,6%.

Des objectifs en Flandre, en Wallonie, à Bruxelles… auxquels s’ajoute maintenant un objectif de 80% pour la Belgique en 2030. Plutôt que de parler de quatre saisons, cette musique harmonieuse de Vivaldi, il faut plutôt parler de cacophonie.

L’usine à gaz du chômage

Dans ce contexte, on le sait, les allocations de chômage sont une compétence fédérale. Le suivi et la supervision sont, en revanche, une compétence régionale. Quant à la formation professionnelle, elle est également une compétence régionale sauf si elle est organisée par l’enseignement, auquel cas elle relève de la communauté.

En pratique, l’Onem décide du droit au chômage, mais son paiement est – fait unique au monde – effectué principalement par les syndicats. Il existe cependant une agence fédérale spéciale pour le paiement des allocations de chômage avec 35 succursales réparties dans tout le pays: la Caisse auxiliaire de Paiement des Allocations de Chômage (Capac). Ce service public n’est utilisé que par les non-syndiqués. Les syndicats, quant à eux, reçoivent 175 millions d’euros par an pour leur service de paiement. Plutôt bien payé… pour payer. Le montant est calculé selon une formule complexe dont le paramètre principal est le nombre d’allocations versées. Moins de chômeurs impliquent donc moins de recettes. On estime que 90% des chômeurs se tournent vers leur syndicat et seulement 10% vers la Capac, qui, d’ailleurs, est cogéré par les syndicats.

"Plutôt que de financer les syndicats sur base du nombre de chômeurs, leur dotation devrait être calculée sur base du taux d’emploi."
Rudy Aernoudt
Professeur d'Economie à l'UGent

Quatre mesures qui s’imposent

Plutôt que de jongler avec des objectifs qui ne seront pas atteints, il vaudrait mieux développer une vision pour la Belgique et ses Régions avec des mesures concrètes. Quatre mesures s’imposent:

1. Repenser le rôle des syndicats. Au lieu de défendre le droit des chômeurs, ils devraient devenir des partenaires pour le travail. L'une des meilleures façons de les encourager à agir en ce sens serait de changer le modèle de financement. Plutôt que de les financer sur base du nombre de chômeurs, leur dotation devrait être calculée sur base du taux d’emploi.

2. Obliger les chômeurs à accepter une offre d’emploi parce que l’alternative – à savoir les allocations de chômage – est une assurance uniquement pour ceux qui sont prêts à travailler, mais qui n’arrivent pas à s’intégrer – du moins temporairement – sur le marché du travail.

3. Chouchouter les travailleurs. La différence entre travailler et ne pas travailler doit être clairement ressentie

4. Enfin, le chômage ne peut pas être une nomination à vie. Nous ne pouvons pas rester le seul pays au monde où les allocations de chômage sont illimitées dans le temps.

Espérons que les différentes autorités auront le courage de prendre des décisions structurelles dans ce sens, sinon la jonglerie avec les pourcentages ne sera rien de plus que de nouvelles promesses en l’air.

Rudy Aernoudt
Professeur d'Economie à l'UGent   

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