chronique

Non, un pays n'est pas une entreprise

Député fédéral écolo

Une entreprise n'est généralement pas une démocratie et elle ne doit pas constamment chercher le bon équilibre entre des positions divergentes, partie inhérente de notre processus démocratique.

Suite aux dysfonctionnements, manques de coordination et problèmes de communication constatés au sein de nos services dans la foulée des attentats du 22 mars dernier, de nombreux chefs d’entreprise sont montés au créneau, dans la presse flamande, pour dénoncer le manque criant d’efficacité des structures et de prise de responsabilité de notre système politique.

Ce mouvement a été initié par Johnny Thijs, ancien CEO de Bpost, suivi par de nombre de ses collègues: Roland Duchatelet (CEO Melexis et ex-président du Standard), Bruno Segers (ex CEO Real Dolmen), ou encore Geert Noels (ex Chief Economist Petercam).

Ces analyses arrivent systématiquement aux mêmes conclusions: si notre pays était dirigé comme une entreprise, les structures institutionnelles seraient revues, l’argent public mieux investi et les problèmes gérés de manière plus professionnelle avec une cellule de crise focalisée sur chaque enjeu particulier (mobilité, sécurité, emploi, budget,…) assorti d’un plan d’action et d’un reporting régulier vers le niveau hiérarchique supérieur.

Comparaison tentante

©AFP

Ayant moi-même travaillé 12 ans dans le monde de l’entreprise avant de devenir député, ce type de parallèle ne me laisse pas indifférent. Il est vrai que c’est tentant de comparer la Belgique à une société anonyme (SA) avec un CEO (le Premier Ministre), un Comité de direction (le gouvernement) et un Conseil d’Administration (le Parlement).

Une entreprise n’est généralement pas une démocratie et elle ne doit pas constamment chercher le bon équilibre entre des positions divergentes, partie inhérente de notre processus démocratique.

Comparaison n’est pourtant pas raison et ma conviction est qu’un pays ne peut pas être géré comme une entreprise.

Tout d’abord, reconnaissons qu’il est intéressant de voir plusieurs patrons d’entreprises importantes se préoccuper de l’avenir de notre pays et de son fonctionnement. Même si le ton est parfois "donneur de leçons", il y a certainement des enseignements utiles à retirer de leur expérience. De manière plus générale, on pourrait même plaider pour qu’il y ait davantage d’entrepreneurs dans les couloirs du parlement et dans les cabinets ministériels, au même titre que des professeurs, des ouvriers, des artisans ou des médecins… bref, plus de personnalités issues de la société civile avec un vécu de terrain spécifique.

Pour en revenir aux différences d’approche entre une gestion d’entreprise et une gestion publique, deux éléments principaux méritent d’être mis en avant.

Premièrement: l’objectif. En effet, c’est enseigné dès le début des études économiques ou commerciales, le but de toute entreprise est de maximiser son profit.

Même si cette orthodoxie théorique est heureusement en train d’évoluer et que de nombreuses sociétés intègrent aujourd’hui des objectifs sociaux ou environnementaux, on peut considérer que la rentabilité reste, dans la plupart des cas, la principale finalité. Celle-ci se traduit par des résultats chiffrés qui sont régulièrement analysés afin d’évaluer la performance de l’ensemble de l’organisation et de déduire toute une série d’indicateurs mesurant les facteurs clés les plus pertinents.

Quels buts poursuivre?

Pour un gouvernement, définir un but en particulier, qui soit tout à fait objectivable, se révèle beaucoup plus périlleux. Est-ce la qualité de vie de ses administrés, le taux d’emploi, la qualité des services publics, le financement de la sécurité sociale ou le strict respect de l’équilibre budgétaire?

En tant qu’écologiste, j’y ajouterais volontiers la réduction des émissions de CO2 et l’impact environnemental des décisions prises. On le voit bien, le nombre d’objectifs à atteindre est vaste, diversifié, interconnecté et la pondération de chacun d’eux dépendra de l’idéologie politique du ou des partis au pouvoir. Cela ne veut évidemment pas dire que le monde politique travaille sans but. Simplement, il peut difficilement n’y avoir qu’un seul objectif qui sorte du lot de manière naturelle.

À la suite des dysfonctionnements constatés dans la foulée des attentats du 22 mars dernier, de nombreux chefs d’entreprise sont montés au créneau pour dénoncer le manque criant d’efficacité de la sphère publique. ©BELGAIMAGE

Cette complexité se traduit également dans l’évaluation chiffrée de l’action d’un gouvernement et dans la plus grande difficulté à résumer ses résultats uniquement à l’aide d’une série d’indicateurs analytiques.

Le deuxième élément a trait au mode de prise de décision. En entreprise, il y a une hiérarchie claire qui prend les décisions stratégiques et opérationnelles de façon plus ou moins participative en fonction des organisations.

Processus décisionnel

Dans notre démocratie, toute nouvelle disposition (loi, arrêté ministériel ou royal, décret, ordonnance,…) doit à la fois réunir une majorité politique et tenir compte des pressions exercées par l’opinion publique, par les médias, et par la société civile (syndicats, ONG, asbl, groupements citoyens,…). Sans compter qu’à chaque débat important, les cartes sont redistribuées et que les alliés d’un jour peuvent subitement se transformer en opposants.

Ce constat ne dédouane en rien nos institutions et nos différents niveaux de pouvoir de parfois réagir trop lentement ou de prendre des décisions peu efficaces, mais il met en lumière à quel point le processus décisionnel est fondamentalement distinct de ce qui est rencontré dans le contexte entrepreneurial.

Une entreprise n’est généralement pas une démocratie et elle ne doit pas constamment chercher le bon équilibre entre des positions divergentes, partie inhérente de notre processus démocratique.

En conclusion, il est important de répéter à quel point le niveau politique se doit d’encourager les interactions avec la société civile et de s’en inspirer autant que faire se peut. Ceci étant dit, il ne faut pas tomber dans l’extrême inverse et simplifier le problème à outrance afin de pouvoir y appliquer des solutions managériales classiques, comme l’ont fait récemment certains grands patrons.

Non, un pays n’est pas une S.A., les citoyens ne sont pas des actionnaires et les gouvernements ne peuvent dès lors pas "simplement" répliquer un modèle entrepreneurial visant la maximisation du profit. Les mondes de l’entreprise et de la politique ont intérêt à s’écouter et à se comprendre mutuellement au bénéfice d’une meilleure gestion de nos biens communs.

Une simplification des enjeux, voire une caricature du fonctionnement des pouvoirs publics, ne mènera qu'à une discussion stérile et contre-productive. Faisons le bon choix.

Par Gilles Vanden Burre
Député fédéral Ecolo.

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