interview

"On ne peut plus tolérer que la Chine utilise notre argent pour se renforcer"

  • Jonathan Holslag
  • Sinologue à la VUB
©Dieter Telemans

L’Europe doit se ressaisir et cesser de subir le déploiement de l’arsenal économique chinois. L’appel de Jonathan Holslag est pressant et précis – il le détaille dans un rapport qui doit être publié prochainement. Nous avons rencontré l’énergique expert en relations internationales et sinologue de la VUB dans le lobby d’un hôtel bruxellois, avec vue sur les imposantes décorations installées dans le centre-ville de Bruxelles à l’occasion du nouvel an chinois.

Si l’Europe ne change pas rapidement de stratégie vis-à-vis de la Chine, dites-vous, elle se condamne au déclin…

Le problème fondamental, c’est qu’on a 165 milliards de dollars de déficit avec la Chine. C’est très simple: si un pays ou un marché a un déficit structurel sur sa balance courante bilatérale, cela signifie que le partenariat ne lui est pas avantageux. Et l’Europe, au lieu de chercher un équilibre, reste dans un processus de désindustrialisation.

Le déséquilibre que vous décrivez est aussi la rançon d’un système qui permet aux Européens de consommer les productions chinoises à bas prix en s’appuyant sur une "économie de la connaissance"…
Pour créer une illusion de prospérité, on permet à la Chine d’affaiblir notre industrie, et d’affaiblir l’Europe politiquement, c’est une erreur. Aujourd’hui, les ménages achètent à bas coût, mais demain: comment la prochaine génération va-t-elle garder ce privilège dans un monde très compétitif avec une économie affaiblie? C’est un système dont l’impact à long terme est destructif pour notre industrie, or on ne peut pas survivre seulement sur les services et l’innovation. Il faut un équilibre. D’autant que beaucoup des activités d’innovation liées à l’industrie suivent les industries qui délocalisent. On observe le début de ce processus en Europe: dans le secteur pharmaceutique, par exemple, où les essais cliniques ont lieu en Chine. Enfin, le déséquilibre des échanges a des conséquences sur notre déficit et nous oblige à demander à d’autres pays d’investir chez nous. En ce moment, la Chine est en train d’acheter des obligations publiques belges…

Vous en avez la preuve?
Ces informations ne sont pas publiques, mais c’est évident: selon les chiffres de la Banque nationale, un quart de notre dette est acheté hors de l’Union européenne. Selon moi, la Chine est le seul pays capable de racheter de grands volumes.

L’Union européenne cherche donc à attirer les investissements chinois, directs ou indirects. C’est un problème?
C’est symptomatique de notre faiblesse. On essaye désespérément d’attirer des fonds chinois pour développer de l’infrastructure, des ports comme le Pirée, Anvers, Zeebruges. Nous devrions utiliser nos propres ressources…

On apprenait la semaine dernière que le groupe Geely a accumulé 7,4 milliards d’euros de parts dans Daimler, du jamais vu, suscitant l’émoi en Allemagne… Est-ce le résultat d’une stratégie d’État?
Oui, et l’objectif est de gagner de l’influence politique. Le ministère du commerce chinois le dit noir sur blanc. L’investissement doit d’abord faciliter l’exportation de biens chinois (ports, chemins de fer...); soutenir les champions nationaux pour créer une nouvelle génération de multinationales; accélérer l’innovation en achetant nos technologies; et garantir l’accès aux matières premières. Geely, comme Huawei et d’autres, c’est un champion national financé à 100% par l’État. L’acquisition de Volvo était un ordre expliqué par le gouvernement chinois comme un succès politique qui leur a donné accès à 10.000 brevets et un système de R&D complet.

Pour le coup, on ne peut pas reprocher aux Chinois d’avancer masqués…
Ils sont très ouverts. Ce qui me surprend toujours, c’est qu’il n’y a personne ici pour lire ce que les Chinois écrivent: malgré tout ce qui est dans le domaine public, nous ne sommes pas informés.

En somme, la Chine échange ses investissements contre le maintien d’un accès déséquilibré au marché européen.
Oui, ça fonctionne comme ça. Le meilleur exemple, ce sont des pays d’Europe centrale comme la Hongrie, la Roumanie, qui ont un déficit important avec la Chine et sont dans une position économique précaire. Ils font tout pour attirer des investissements chinois et prennent des positions très pro-chinoises au Conseil européen, dans le Comité de la politique commerciale. La Grèce, même chose. Ils se battent contre les positions un peu défensives ou toute politique industrielle un peu réaliste.

En Belgique non plus on ne crache pas sur l’investissement chinois. Le problème se pose-t-il dans les mêmes termes?
Oui, nous avons un déficit énorme d’investissements partout et notre propre gouvernement ne parvient pas à développer une stratégie pour le faire. La Chine y voit une opportunité pour renforcer sa position. On va sortir du nucléaire, mais qu’est-ce qu’on va faire après? Aucune idée. Et là on a des Chinois qui voient des opportunités. Le groupe chinois State Grid a raté Eandis, mais ils continuent d’essayer d’obtenir un accès à notre marché. Le bureau de commerce à la représentation chinoise auprès de l’UE est aussi chargé de garder notre marché à l’œil en permanence.

L’Union européenne a adapté ses instruments de défense commerciale, c’est insuffisant ?
Oui, parce que l’instrumentalisation politique du commerce dépasse largement ce périmètre. L’an passé, les banques d’État chinoises ont distribué 215 milliards de dollars de crédits d’export, l’UE n’a pas de solution face à ça. La Chine vend ses ressources naturelles à très bas prix à ses entreprises nationales, et les appels d’offres (1,2 trillion de dollars par an) renforcent les entreprises chinoises, pas les autres. En plus de ces distorsions, le ministère du Commerce à Pékin a des milliers de fonctionnaires qui consacrent tout leur temps à surveiller les marchés partenaires dans une démarche coordonnée. Nous, nous sommes fragmentés, et si la Commission européenne a deux dossiers antidumping en même temps, elle n’a pas les moyens de les traiter…

Donald Trump a adopté une position très agressive vis-à-vis du commerce avec la Chine. Y a-t-il une troisième voie, entre celle-là et celle de l’Union européenne aujourd’hui?
La différence entre l’Europe et les États-Unis, c’est que nous ne sommes pas des adversaires stratégiques de la Chine. Cela crée une atmosphère qui permet plus de coopération, de compromis. Mais on ne peut plus tolérer que la Chine utilise notre propre argent pour renforcer sa position dans le monde. Au début de notre partenariat avec la Chine, dans les années 1990, on est parti du principe qu’en lui laissant notre marché ouvert, elle ouvrirait son marché. Vingt ans plus tard, on constate que ça n’est pas le cas: les Chinois sont passés d’une forme de protectionnisme à une autre. Ce capitalisme d’État crée une situation insupportable pour beaucoup d’entreprises chez nous et nous devons en faire beaucoup plus pour défendre une concurrence équitable sur notre marché.

En créant un nouveau rapport de force?
C’est encore possible parce qu’ils sont dépendants de notre marché de consommateurs. On peut encore utiliser cette opportunité d’expliquer à la Chine qu’il faut rééquilibrer le partenariat. Le gouvernement chinois a créé une situation par laquelle les industries sont dépendantes de marchés étrangers. Ca ne permet pas un rééquilibrage rapide. On doit signaler très fermement à la Chine que le partenariat doit être rééquilibré, mais en même temps lui dire qu’on va le faire graduellement pour qu’elle ait le temps de développer sa consommation intérieure. Si on bloque un chat dans un coin, il devient dangereux.

Le XXIe siècle sera chinois: l’Europe doit-elle lutter contre cela?
Pour moi, le problème n’est pas la Chine. J’ai beaucoup de respect pour la manière dont elle réalise ses objectifs. Le problème, c’est la faiblesse de l’Union européenne. C’est une décadence: on a la voracité de la hyène pour consommer, mais on ne veut pas réfléchir à la manière de maintenir les fondations de notre prospérité. On est dans un état général d’autosatisfaction avec une élite politique qui essaye de fournir à la société ce qu’elle veut, sans expliquer qu’on doit se battre pour préserver notre position. Mon souci est que mes enfants vont devoir essayer de préserver notre prospérité avec une population vieillissante, une économie moins productive et une dette publique à servir avec une économie affaiblie…

Le président chinois Xi Jinping met en place les conditions de son maintien au pouvoir, comme l’avait fait Mao Zedong. L’Europe doit-elle s’en inquiéter?
Avoir le monopole du pouvoir a des avantages, mais apporte aussi beaucoup de risques parce qu’il y a de bons et de mauvais empereurs… Pour le moment, Xi contribue à renforcer la position de son pays. Mais ça peut changer. Et si les choses se compliquent, il risque d’essayer autre chose, comme l’ont fait Poutine et Erdogan: cultiver le nationalisme négatif, le militarisme. Les deux composantes sont déjà dans sa politique, ça peut dégénérer très vite. Je ne crois pas que nous ayons de capacité d’influence là-dessus. Ce qui est important pour nous, c’est d’éviter que les Chinois utilisent leur dictature comme un avantage compétitif. Défendre notre économie, c’est aussi défendre notre système politique. Répondre à la stratégie économique de la Chine, c’est aussi défendre nos valeurs. C’est notre responsabilité vis-à-vis de nos enfants.

Lire également

Publicité
Publicité
Publicité
Publicité

Contenu sponsorisé

Partner content