Pas d'autre issue qu'une douce inflation

Lorsqu’on prend du recul par rapport aux soubresauts de l’économie, force est de constater que la situation des finances publiques belges est inquiétante. Certes, pas plus que celle de nombreux pays européens, car la Belgique n’est qu’un pays clandestin de la zone Euro. Mais cela n’enlève rien à son caractère dramatique.

Tout a commencé à la fin des années septante, lorsque nos gouvernants ont confondu la mutation structurelle de l’économie avec une péripétie de la conjoncture. Le choix fut alors fait de s’enferrer dans une politique de déficit public, en espérant un rapide retour de la croissance. On appliqua une politique keynésienne qui suggérait que le déficit créerait le plein emploi. En 1980, le ministre du Budget de l’époque postula même, de manière très inspirée, que "le déficit est apparu tout seul, il disparaîtra de la même façon". Perspective visionnaire, s’il en est.

La crise dura 25 ans. Cela conduisit à une combinaison d’inflation et de chômage, appelée la "stagflation". Au lieu d’y faire face avec lucidité, la Belgique se drogua d’endettement public. Ce pervers empoisonnement fut, pendant longtemps, considéré anodin au motif qu’à l’époque, la dette publique était financée par l’épargne interne, c’est-à-dire détenue par des épargnants belges. Pour certains, la dette n’était donc qu’une réallocation temporaire de l’épargne nationale. Très régulièrement, quelques gauchistes adeptes de Proudhon préconisaient d’ailleurs l’annulation de la dette, au motif que cela mettrait instantanément les comptes de l’État à l’équilibre. Il faudra attendre la discipline imposée par l’euro et le génie de Jean-Luc Dehaene pour comprendre qu’une dette publique supérieure à 130% du PNB relevait d’une totale absurdité.

Comment en étions-nous arrivés là? La réponse à cette question est plurielle. Elle relève à la fois du réflexe cognitif et de la myopie stratégique.

Modèle obsolète et myopie politique

De manière compulsive, le Royaume bute inlassablement sur la même pierre, en répétant le même schéma industriel d’après-guerre. Pendant très longtemps, la richesse de la Belgique a été fondée sur le transit de matières. La Wallonie a été bâtie sur le charbon et le fer tandis que la Flandre se déployait sur le port d’Anvers. Ce type d’économie fonctionnait lorsque le PNB était articulé sur les secteurs primaire et secondaire. Malheureusement, de nos jours, la richesse nationale est alimentée à concurrence de 70% par les services, pour lesquels la protection géographique est faible. La Belgique ne s’est pas mise en ordre de marche pour cette économie nouvelle. Elle n’est pas à la hauteur des exigences de la mondialisation. En 2010 comme en 1980, la Belgique fait la même erreur.

Mais le pays a aussi souffert de myopie politique. L’État est devenu faible et la décision politique s’est fragmentée, conduisant à la difficulté d’exprimer et d’appliquer une vision. C’est ce qui explique l’absence de plan d’ensemble pour les grands équilibres socio-économiques. Pendant plusieurs décennies, nous nous sommes illusionnés d’un État-providence, selon une équation bismarckienne largement périmée. En même temps, l’État n’inspire plus la même confiance. Pire, même, les gouvernants ont déçu.

Aujourd’hui, le constat est amer. Comme d’autres pays, l’endettement public donne le vertige. Si on ajoute à la dette existante la valeur actualisée des engagements en matière de pension et de soins de santé, on arrive à près de 18 mois de PNB.

Contrairement aux années quatre-vingts, la dette n’est plus interne, mais détenue par des créanciers étrangers. Heureusement, elle reste une excellente signature.

Quelles mesures pour quitter l’ornière?

Mais c’est insuffisant. Pour résorber cet endettement, il faut dégager un surplus primaire suffisant, et surtout récurrent. Malheureusement, à politique inchangée, le déficit structurel s’élève à 2,7&flexSpace;% du PNB, selon le Conseil supérieur des Finances, qui confirme que ce déficit ne provient pas de la crise financière. En janvier 2010, le même CSF soulignait que les dépenses de l’État sont insoutenables à moyen terme. D’ailleurs, il nous faudrait 25 ans et 5% de surplus primaire, soit plus d’une génération, afin de revenir dans la balise du Traité de Maastricht. De surcroît, la Belgique n’aura plus beaucoup d’autonomie et suivra le mouvement européen.

Alors, de quoi demain sera-t-il fait? Il n’y aura aucune solution purement belge, mais plutôt des orientations européennes. Tout le monde a compris que l’impôt ne suffira pas à corriger l’endettement public, car cela étoufferait la croissance qu’il faut justement susciter. La rigueur monétaire allemande sera, elle-même, inadaptée, car elle fera suffoquer l’économie européenne.

Quel sera alors le scénario? Les zones monétaires vont-elles entrer dans des luttes de dévaluations concurrentielles? Participerons-nous à un gigantesque Weimar planétaire, c’est-à-dire à une réduction de la dette par l’hyperinflation, comme l’avance Jacques Attali? Ou pire, doit-on considérer une banqueroute généralisée ou la répudiation des dettes souveraines. Et dans ces hypothèses funestes, sera-ce une planche à billets artisanale ou une lourde rotative comme l’Allemagne de 1923 ou de 1947? Car, finalement, les États décident eux-mêmes de la valeur de la monnaie qu’ils impriment. Ou bien, ne se passera-t-il… rien du tout, la virtualité de l’argent alimentant un équilibre en suspension permanente et un report générationnel perpétuel? Ce serait alors le moratoire permanent.

Taxe et inflation

À nos yeux, la réponse sera, pour partie, taxatoire. Mais, finalement, elle sera inflatoire, car l’impôt risquerait de plonger l’Europe en déflation. Or, entre déflation et inflation, le choix sera vite fait pour une inflation modérée, qui est un impôt silencieux. D’ailleurs, l’impôt et l’impression de monnaie sont les deux privilèges régaliens de l’État. Bien sûr, l’inflation est une solution résignée. Mais on n’a jamais vu un pays sortir de l’endettement par la déflation. En France, Laval avait essayé en 1935, avec des conséquences désastreuses. De plus, le constat de l’histoire est invariant: les endettements publics stratosphériques, conjugués à des taux d’intérêt bas et de la création monétaire, ne se terminent jamais sereinement. Ils posent des questions sociales et générationnelles élémentaires. À un moment, une population questionne l’endettement de ses aînés. Dans la même logique, le secteur privé du crédit n’arrivera pas à se dissocier des autorités publiques. Il est étroitement associé aux efforts de désendettement de l’État. Gorgées d’emprunts publics, les banques participeront à la création monétaire.

Contrat social érodé

Et puis, comment imaginer une minute (sauf à répliquer la naïveté des années quatre-vingts) que l’impôt seul financera le coût futur du vieillissement? Ce sera donc probablement l’inflation qui finira par éroder le contrat social belge. La crise consacre la fin de l’État-providence.

Face à ces incertitudes, il nous semble que deux exigences s’imposent. Il faut tout d’abord repenser à la croissance, seul moyen acceptable de digérer l’endettement public. Cela suppose de formuler un modèle de confiance et d’emploi pour les jeunes. Il faut aussi faire une lucide analyse du plan stratégique de la Belgique. Mais il faut également un grand débat citoyen sur le modèle social afin d’étançonner la répartition des revenus. Ce débat ne peut pas être confisqué par quelques gourous improvisés ou pseudo-idéologues adeptes des caviars de la gauche-cocktail. Ce débat doit désormais être alimenté par des gens sérieux.

La tension qui s’installe

L’économie sera effervescente, que ce soit par une recherche de croissance salvatrice ou une inflation insidieuse. En même temps, il faut se préparer à un débat politique intense. Quelle majorité ou génération va-t-elle imposer sa loi, et à quelle minorité? Le chemin sera très étroit entre le libéralisme de l’économie de marché, et le socialisme redistributif. Il y aura de fortes tensions politiques, qu’une conjoncture bienveillante avait permis de camoufler depuis 15 ans. Ces tensions seront exacerbées dans un contexte de désordre monétaire et d’inflation probable. Une chose nous apparaît désormais évidente: sans remise à plat du modèle belge, cette histoire de dette publique va mal se terminer.

Bruno Colmant,  Deputy CEO d'Ageas, Professeur Dr. à la Vlerick School of Management, à l’UCL et aux Facultés St-Louis

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