Podemos et Syriza sont les enfants de l'euro

Les politiques d’alignements budgétaires ont conduit à un accroissement du chômage et à des inégalités qui expliquent le résultat des élections espagnoles et grecques. En ce sens, Bruno Colmant, estime que Podemos et Syriza sont peut-être des enfants de l’euro. ©REUTERS

La création de l’euro fut une décision strictement politique. Il ne faut pas s’en étonner: l’assujettissement d’une population à une monnaie relève des privilèges régaliens.

La monnaie doit d’ailleurs s’adosser à une garantie de confiance que seul l’État peut fournir. Tout se passe comme si la monnaie était garantie par des unités "psychiques" de confiances individuelles en l’État qui, assemblées, en assurent la pérennité. La monnaie est donc fondée sur l’adhésion collective.

Mais si la monnaie est un fait politique, encore faut-il qu’elle repose sur des fondements économiques robustes. Or les économies sont toujours asynchrones, c’est-à-dire qu’elles évoluent à des rythmes différents. Si ce n’était pas le cas, il n’existerait d’ailleurs qu’une seule monnaie mondiale. La monnaie ne peut donc s’étendre géographiquement sur un certain périmètre qu’à l’unique condition que les zones couvertes subissent la même pulsation économique. Il existe donc une limite territoriale à une monnaie commune. En d’autres termes, une monnaie ne peut couvrir des pays différents que si des mécanismes permettent de résoudre des chocs asymétriques, c’est-à-dire des événements négatifs qui affecteraient une partie des territoires sans toucher les autres.

Si la zone euro veut véritablement fonder une union monétaire, cette dernière doit être subordonnée à une fédéralisation budgétaire et fiscale, comme aux Etats-Unis.

Au titre d’exemple, Jean-Luc Dehaene avait lié le franc belge au florin hollandais et au deutsche mark allemand, sans compter le grand-duché de Luxembourg, dans les années nonante car c’étaient nos principaux partenaires économiques. Il n’avait jamais considéré d’autres nations. Inversement, rien ne dit qu’un franc wallon et flamand seraient à parité, eu égard aux dynamiques régionales différentes.

L’euro fut et reste un postulat de mobilité des facteurs de production. À partir du moment où des États sont contraints par une monnaie unique, c’est aux facteurs de production "travail" et "capital", à savoir aux hommes et à l’investissement, de se mouvoir vers les zones d’emploi et de croissance. Or, c’est exactement l’inverse qui s’est passé: l’emprise nationale des États sur le capital et le travail s’est resserrée.

En ce qui concerne le marché du travail, les choses sont nettement plus graves. L’Europe est menacée d’un chômage structurel, lié notamment au manque d’intégration des jeunes, à l’absence de stimulations au recyclage, à l’hémorragie de l’emploi industriel, etc. Dans le domaine financier, il y a eu aussi un repli identitaire: les dettes publiques ont re-migré vers leurs pays d’émission au détriment d’un marché intégré des capitaux.

Marcottage

On en arrive donc à la faiblesse génétique de l’euro: la zone au sein de laquelle cette monnaie s’est imposée est trop large et fut constituée trop vite. L’euro aurait dû être limité à un nombre restreint de pays dont les économies sont imbriquées. L’euro n’aurait donc dû englober que les pays du Nord de l’Europe et par "marcottage", c’est-à-dire assimilation progressive, s’étendre aux économies du Sud, comme ce fut le cas pour la Slovénie, Chypre et Malte, la Slovaquie, l’Estonie, la Lettonie et la Lituanie.

Préalablement à l’introduction de l’euro, les pays du Nord européen avaient d’ailleurs assuré une stabilité de leurs cours de change, tandis que les pays du Sud européen avaient structurellement dévalué leurs monnaies. Dans les années nonante, ces pays avaient organisé de gigantesques dévaluations en cascade pour entrer dans l’euro à un cours de change déprécié, reflétant les faiblesses de leurs économies. L’euro n’a évidemment pas escamoté ces dernières.

La crise de l’euro a d’ailleurs révélé une hétérogénéité croissante entre les pays qui ont adopté la monnaie unique. Auparavant, un pays en décrochage pouvait dévaluer sa monnaie et stimuler ses exportations au prix d’une inflation importée. La dévaluation permettait de juxtaposer la monnaie à la faiblesse d’une économie. Mais aujourd’hui, l’outil de la dévaluation n’est plus accessible: seule la dévaluation interne est possible, c’est-à-dire une baisse du pouvoir d’achat destinée à augmenter la compétitivité extérieure.

Austérité destructrice

Cette politique de rigueur et d’austérité, dont on reconnaît aujourd’hui l’inadéquation et l’effet destructeur, a fait basculer les économies du Sud européen dans la récession en moins de deux ans, alors qu’une dévaluation aurait pu leur épargner. Ces politiques d’alignements budgétaires ont conduit à un accroissement du chômage et à des inégalités qui peuvent se traduire dans des glissements sociaux, dont les élections grecques et espagnoles sont la parfaite illustration. Podemos et Syriza sont peut-être des enfants de l’euro.

Les politiques d’alignements budgétaires ont conduit à un accroissement du chômage et à des inégalités qui expliquent le résultat des élections espagnoles et grecques. En ce sens, Bruno Colmant, estime que Podemos et Syriza sont peut-être des enfants de l’euro. ©REUTERS

Deux risques apparaissent donc sous-estimés. Le premier est d’ordre monétaire. La monnaie unique a été adoptée sans que la zone euro ne soit préparée à être un espace monétaire optimal, caractérisé par une harmonisation budgétaire et fiscale et une mobilité des travailleurs. Le second risque est de nature politique. L’euro n’est plus un projet socialement fédérateur et il est même source de ressentiments sociaux dans les pays du Sud, dont la Grèce est la malheureuse illustration. En rigidifiant la monnaie, on doit, en effet, accepter que d’autres paramètres deviennent mobiles. Il est donc théoriquement possible que l’euro se transforme en un facteur de déstabilisation. Ce risque conduit à l’idée que si l’euro a cours légal, ce dernier n’est plus sociétal. La devise est unique, mais plus commune.

Solidarité financière

Mais ce qui est accompli est irréversible. Il n’est pas possible de revenir aux monnaies préalables. En même temps, il n’y a malheureusement aujourd’hui aucun désir actuel de poursuivre une intégration budgétaire, fiscale et financière qui déposséderait les États membres de leurs attributs souverains. Il y a donc un risque que l’euro entraîne des mouvements centrifuges si cette monnaie n’est pas bâtie sur une plus grande solidarité financière, qui relève elle-même de valeurs morales. Sans un sursaut politique, l’euro est donc peut-être destiné à rester une devise inaboutie et orpheline d’un projet explicite.

Si la zone euro veut véritablement fonder une union monétaire, cette dernière doit être subordonnée à une fédéralisation budgétaire et fiscale, comme aux Etats-Unis. Il faudra aussi admettre que la politique de l’UE ne peut pas être homogène: il est insensé de soumettre tous les pays de la zone euro aux mêmes contraintes aveugles d’un désendettement structurel et d’un retour à l’équilibre budgétaire selon le Pacte de Stabilité et de Croissance, alors que les économies du Nord et du Sud montrent des dynamiques différentes.

Il s’imposera aussi de mettre en œuvre une véritable intégration industrielle. Il conviendra également de modifier fondamentalement le fonctionnement de la BCE, dont la seule contrainte de respect de l’inflation la résume à un institut monétaire a minima, loin de toute réalité d’intégration économique. On l’a constaté: la BCE n’est indépendante que dans la dépendance de certains pays. Ce n’est acceptable: la BCE n’existe que par une adhésion démocratique qui lui fait aujourd’hui défaut. Et même s’il faut se féliciter du fait que la BCE a finalement décidé de faire tourner la planche à billets, c’est qu’elle a eu tort d’exprimer, pendant deux ans, un déni de déflation lié à un euro trop fort et une politique monétaire restrictive.

Si la décision de créer l’euro fut une décision politique, et non économique, il faut donc aller au bout des choses, c’est-à-dire assumer la décision politique dans le sens d’une unité européenne. Le prix Nobel d’économie Milton Friedman avait prédit en 1997 que l’absence d’unité politique serait exacerbée par la création de la monnaie unique. Il n’avait probablement (et tristement) peut-être pas tort. En effet, la monnaie n’est plus, aujourd’hui, portée par un élan politique commun. Sans volonté affirmée et sans politique monétaire reflétant une politique économique modulaire, le signal de l’histoire pourrait être la lente érosion d’une confiance en un projet européen qu’une monnaie seule ne peut assurer.

L’Europe, une merveilleuse exception

À l’aune de l’histoire, l’Europe est une merveilleuse exception d’entente entre les peuples, et l’euro est une utopie devenue réalité. Mais la formulation actuelle de l’euro s’est limitée à un créer un artifice monétaire dépourvu de soubassements économiques robustes. Sans modification de gouvernance, cet euro ne subsistera pas à long terme, sauf au prix d’un étouffement des pays faibles. Le véritable défi, c’est l’intégration européenne et la modularité des politiques budgétaires et industrielles. Tout peut être accompli avec l’assentiment des gouvernements qui choisiraient un élan communautaire. Au reste, Mario Draghi vient de lancer l’idée de réformes structurelles fondées sur un véritable marché des capitaux intégré, ce qui supposera, à terme, une mutualisation des dettes publiques afin de converger vers une réelle fédéralisation européenne. Mais il faudra aussi des politiques budgétaires plus souples afin de respecter les cycles économiques différents. Ce serait alors l’euro 2.0, un euro de la seconde génération.

Par Bruno Colmant, membre de l'Académie Royale de Belgique.

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