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Quand Facebook inspire davantage confiance que Coronalert...

Senior Manager chez Cream Consulting

Il est déconcertant de voir à quel point nous sommes enclins à partager notre vie privée avec une entreprise privée américaine plutôt qu’avec les représentants que nous avons élus.

Louis De Diesbach.

Un peu plus de 2 millions de téléchargements d’un côté, plus de 7 millions d’utilisateurs de l’autre. Un score similaire à la raclée infligée par l’Allemagne au Brésil en 2014, en demi-finale de Coupe du Monde.

Ici, pourtant, les protagonistes sont loin du monde footballistique puisque nous sommes en présence, d’une part, de l’application Coronalert et, d’autre part, du plus grand réseau social au monde : Facebook. Face à une telle déconvenue, on est en droit de se demander ce qui cause un si grand écart d’utilisation – surtout lorsque la raison sociale de l’une est tout de même nettement plus élogieuse que celle de l’autre.

Et pourtant, le constat est bien là ; et si l’intention de l’État était louable, elle le renvoie néanmoins face à ses propres contradictions et incohérences : alors que sa raison d’être est de guider le peuple lorsque celui-ci tâtonne dans l’obscurité, ce dernier préfère un certain immobilisme, les yeux rivés sur un écran hypnotiseur, tout connecté qu’il est avec ses milliers d’amis.

"Cette crise de la confiance mérite de poser une double question : celle du rapport du citoyen à l’État et celle de son rapport à des entités privées."
Louis de Diesbach
Senior Manager chez Cream Consulting

Il est déconcertant de voir à quel point le citoyen lambda est plus enclin à partager sa vie privée et ses secrets les plus inavouables avec des milliers d’individus (connus et inconnus) et avec une immense corporation américaine plutôt qu’avec les représentants d’une majorité politique qu’il a lui-même choisis et élus.

Cette crise de la confiance – car c’est bien de cela dont il s’agit – mérite de poser une double question : celle du rapport du citoyen à l’État, bien entendu, mais aussi celle de son rapport à des entités privées qui sont, on l’a vu, tout aussi puissantes. En philosophie politique, les penseurs du XVIIIe que sont Thomas Hobbes et John Locke ont tous deux remis en question l’essence, la nature, de cette confiance dans son rapport à l’État : il s’agit, selon eux, de l’acte du peuple de confier une partie de ses libertés au gouvernement, afin que celui-ci le protège d’un état de nature violent et barbare.

Je te confie mes libertés, tu me défends

"La réflexion sur la confiance est toujours en même temps une réflexion sur le pouvoir et sur l’obéissance."
Louis de Diesbach
Senior Manager chez Cream Consulting

On retrouve chez les Modernes cette notion de contrat liant les deux parties : je te confie mes libertés, tu me défends. La réflexion sur la confiance est donc toujours en même temps une réflexion sur le pouvoir et sur l’obéissance, sur le droit et sur le devoir.

C’est ici que Locke se montre d’ailleurs plus audacieux que son prédécesseur : selon lui, c’est à l’État de prouver qu’il est digne de cette confiance et que son peuple peut avancer les yeux fermés, en toute sécurité. Dès lors, au-delà d’un transfert des droits, la confiance d’un groupe, plébéiens ou électeurs, s’accompagne toujours des devoirs traditionnels des puissants envers les plus faibles – devoirs qui légitiment l’obéissance et le soutien de la population.

Qu’est-ce que cela nous dit de notre application Coronalert : le gouvernement s’est-il montré indigne de confiance ? A-t-il si mal agi que les citoyens, dubitatifs, auraient préféré affronter seuls la violence et la barbarie d’un état de nature covidé ? La question mérite d’être posée, et l’observateur attentif trouvera sans doute des éléments de réponse dans la gestion des masques et des vaccins, dans la communication sur les bulles de 1, 3, 4 ou 10, ou dans l’imbroglio communautaire qui fait la marque de fabrique de notre politique « à la belge ».

L'incohérence du citoyen belge

Mais cela n’explique néanmoins toujours pas l’incohérence du citoyen belge qui, effrayé par son gouvernement, confie sans hésitation, sans crainte et sans reproche ses données les plus intimes aux différents géants de la tech – Facebook, Google et Amazon en tête.

Nous en revenons dès lors à l’idée de confiance qui est toujours en même temps une réflexion sur le pouvoir. Alors que, confiné, le citoyen se sent forcé, voire écroué, par le régime politique, il a encore et toujours l’impression de maîtriser, du bout du doigt, sa vie numérique et virtuelle, scrollant « librement » d’un fil d’actualité à un autre. Il s’agit néanmoins bien là d’une illusion qui fait écho à un autre auteur qui semble renaître grâce à (ou à cause de) la crise du Covid-19 : Etienne de La Boétie et son Discours de la servitude volontaire.

"Lorsqu’on invite ses amis à rejoindre Facebook, lorsqu’on « like » des photos Instagram, on est à la fois coupable et victime. Proie et prédateur. Ou tout simplement marionnette d’une grande mascarade."
Louis de Diesbach
Senior Manager chez Cream Consulting

Dans ce court essai qu’il rédige en étant encore adolescent, le philosophe français, et célèbre ami de Montaigne, indique qu’un totalitarisme ne peut être possible qu’avec une certaine complicité des opprimés. Si la thèse est lourde de sens et de conséquences, ses résonnances sont fortes en 2021 où nous sommes tous à la fois complices et pris au piège de la toile tissée par les Gafa.

Lorsqu’on invite ses amis à rejoindre Facebook (ou maintenant Clubhouse), lorsqu’on « like » des photos Instagram – nourrissant ainsi des algorithmes insatiables -, on est à la fois coupable et victime. Proie et prédateur. Ou tout simplement marionnette d’une grande mascarade où les ficelles sont tirées par des mécanismes opaques – mais très rentables.

Servitude volontaire

La servitude volontaire, dont le paroxysme est atteint dans l’assentiment aux conditions d’utilisation, est également une « confiance de sa liberté » à un système qui nous dépasse. Comme il y a 500 ans, le totalitarisme technologique n’est pas possible sans l’assentiment d’une large portion de la population qu’il domine.

In fine, dans son texte, La Boétie mettait déjà en avant ce que Locke rappellera près de deux siècles plus tard et qui nous semble aujourd’hui cruellement actuel: il y a une responsabilité profonde à se poser la question de la confiance en tout organe de pouvoir.

Le but de cet écrit n’est pas de défendre l’État belge et d’incriminer les mastodontes techno-dominants mais bien de tenter, humblement, de rappeler ce qui nous semble être « les bonnes questions ». Si, à l’époque, le sujet de la confiance était avant tout politique, il est indéniable que la puissance tentaculaire de la technique doive également être questionnée, repensée et régulée par le peuple. Car il ne faudrait pas oublier que c’est bien le peuple – et nul autre – qui, dans le domaine délibératif ou politique, comme dans le domaine technologique, reste souverain.

Louis de Diesbach
Senior Manager chez Cream Consulting

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