Que devient le capitalisme "à la belge"? Belgium SA/NV, le débat

Un débat entre Jean Stéphenne, l’homme qui a réussi à ancrer GSK Biologicals en Belgique et Stéfan Descheemaeker, ex-InBev et aujourd’hui "chief financial officer" de Delhaize. Oui, la Belgique et ses entreprises ont encore un avenir, mais il faudra se battre de manière féroce: "Only the strong survive…"

Il y a vingt ans, la Bourse de Bruxelles célébrait la naissance de l’indice Bel 20, censé représenter au mieux le paysage économique belge. Aujourd’hui, les deux poids lourds de cet indice se nomment… GDF Suez, qui n’est pas vraiment belge, et AB InBev, le brasseur belgo-brésilien dont certains disent qu’il est dorénavant davantage brésilien que belge.

Alors est-ce là le nouveau visage du capitalisme belge: une internationalisation à outrance, la perte de centres de décision, la disparition d’un ancrage belge?

Et puis, il y a ces chiffres inquiétants sur la désindustrialisation du pays. Depuis 1970, la Belgique a perdu la moitié de ses emplois industriels, soulignait récemment l’économiste Geert Noels, en désirant créer une sorte d’électrochoc et susciter la réflexion sur le sujet. Et ne parlons pas de cette autre inquiétude du moment: la paralysie politique qui inquiète les milieux d’affaires étrangers et qui empêche aussi de prendre les mesures qui s’imposent afin de rencontrer les défis du futur.

Deux acteurs importants de la vie économique belge ont débattu, cette semaine, du "capitalisme belge", à l’invitation du Belgian Finance Club (BFC). D’un côté, Stéfan Descheemaeker, "chief financial officer" de Delhaize depuis 2009 après avoir passé 12 ans dans les hautes sphères d’AB InBev. De l’autre, Jean Stéphenne, le président et general manager de GlaxoSmithKline Biologicals, la division vaccins de GSK dont les quartiers généraux sont solidement implantés en Belgique. Jean Stéphenne est, par ailleurs, administrateur de plusieurs sociétés (GBL, BNP Paribas Fortis…).

Ancrage, quel ancrage?

"Pendant des années, on a parlé des holdings belges, du fameux ancrage belge. Mais aujourd’hui, dans le monde, on doit bien constater que les investisseurs sont de moins en moins nationaux", souligne Stéfan Descheemaeker. Dans le cas d’AB InBev, que je connais évidemment bien, la société a des actionnaires à long terme qui sont belges et un conseil d’administration où ces actionnaires sont fortement représentés. En termes de prises de décision, l’apport brésilien est incontestable, mais il est, selon moi, très positif. Il faut être réaliste. Un ‘pure player’ national n’existe quasiment plus. Et certainement pas en Belgique où la taille du marché est restreinte. Si une société affiche quelques ambitions, elle doit forcément aller vers l’étranger. Et si on effectue ce pas vers l’international, à un moment donné, il faudra inévitablement réfléchir aux moyens de grandir. Et cela peut passer par des fusions."

Jean Stéphenne n’aime pas trop jeter un œil dans le rétroviseur pour y déceler les erreurs commises. "Etienne Davignon a dit, un jour, que l’origine du capital n’a pas d’importance. Ce n’est pas vrai. On voit que, dans une crise économique, les intérêts nationaux sont le plus souvent protégés. Mais il faut être réaliste. La mondialisation est un fait. Et cela ne sert à rien de regretter que certaines décisions n’aient pas été prises, voici 20 ou 30 ans, afin de créer en Belgique des groupes de dimension européenne ou mondiale."

Il n’en reste pas moins, ajoute le patron wallon, que si l’on veut développer chez nous des petites entreprises dynamiques et basées sur l’innovation, la question du capital reste importante. "Vous pouvez développer de très beaux produits, de très belles technologies, mais, à un moment donné, le risque est de voir ces entreprises tomber dans d’autres mains parce que le capital nécessaire pour développer les affaires ne peut pas être trouvé en Belgique. Il faut maintenir ici un tissu industriel, mais qui sera très différent de celui des multinationales. Si je prends l’exemple de ma société, on m’avait demandé en 1986 de transférer la recherche aux Etats-Unis. J’ai dit non, car nous allions perdre toute notre valeur ajoutée. C’est comme cela que je suis parvenu à créer un centre de recherche mondial en Belgique, mais en profitant, bien sûr, du capital de GSK et de son réseau de distribution international", explique-t-il. "Quand je vois, par exemple, que Volvo a été acquis par des Chinois, je me dis que, finalement, c’est peut-être une bonne chose. Car Volvo sera perçu dans un groupe chinois comme un centre d’innovation et cela pourrait lui permettre de rencontrer du succès en Chine. C’est cela le ‘nouveau monde’".

Un "pure player" national n'existe plus.

Stéfan Descheemaeker

Chief financial officer chez Delhaize

Fait particulièrement marquant, GSK et Caterpillar, deux géants anglo-saxons, restent les deux plus grands employeurs du côté wallon. Malgré tout ce que l’on dit sur le coût de la main-d’œuvre belge.

"Cela prouve qu’il est toujours possible de développer, en Belgique, des moyens de rester compétitifs", juge Stéphenne. Cette situation est-elle éternelle? "Rien n’est éternel. Il faut toujours rester vigilants et compétitifs. La Belgique est-elle le meilleur endroit pour produire? La réponse est non. La Belgique est-elle le meilleur endroit pour créer des produits innovants à haute valeur ajoutée. Je dirais oui. Chez GSK, un euro investi en recherche rapporte trois fois plus que s’il est investi aux USA ou en Angleterre. Mais il faut être attentif à l’aspect taxation. Le gouvernement Verhofstadt a ainsi pris des mesures positives pour notre secteur: réduction des charges sociales pour les chercheurs et réduction de la taxation sur la valeur ajoutée pour des produits dont les brevets sont en Belgique. Ce sont des mesures qui ont permis de maintenir certaines productions en Belgique."

Au passage, Stéphenne mentionne brièvement la récente fuite du site WikiLeaks concernant le site de production de GSK à Wavre (ndlr: WikiLeaks a publié une liste d’infrastructures "sensibles" et de "ressources clés" que les Etats-Unis veulent absolument protéger d’éventuelles attaques terroristes, et GSK en fait partie). "Pour moi, cette information indique aussi que les Etats-Unis ne vont pas accepter, politiquement, que la santé de leurs enfants dépende uniquement d’une usine en Belgique. Il faut s’adapter à cette mondialisation. C’est un équilibre qu’il convient de trouver. Et il faut constamment se battre pour rester les meilleurs."

Les consultants qui clament souvent que les patrons belges manquent de courage et d’ambition (et que ceci expliquerait la disparition des centres de décision en Belgique) se tromperaient-ils sur toute la ligne?

"On peut reprocher beaucoup de choses à un Maurice Lippens, mais certainement pas son manque d’ambition", lâche Stéfan Descheemaeker. "Nous sommes dans un petit pays, il faut s’en rendre compte", renchérit Stéphenne. Il indique que Fortis et BNP Paribas auraient déjà pu fusionner vers 2004 et créer, dès cette époque, un grand acteur bancaire. Bien des années avant cela, le projet d’une "grande banque belge" (GBB) avait aussi germé. Mais inutile, une nouvelle fois, de vouloir réécrire l’histoire…

La richesse d'un pays tient à sa capacité à exporter.

Jean Stéphenne

Président et general manager de GlaxoSmithKline Biologicals

"Ce qui est essentiel aujourd’hui, dit Stéphenne, c’est de maintenir des endroits chez nous où l’on peut apprendre son métier."

En la matière, Jean Stéphenne et Stéfan Descheemaeker insistent sur le nécessaire maintien de la qualité de notre enseignement. "Nos universités doivent rester excellentes. Demain, nos universités feront partie de réseaux européens" indique le patron de GSK. "Mais ce n’est pas normal d’avoir de multiples institutions en Belgique. Tout cela devra évoluer. Pour la partie francophone, il ne devrait y avoir qu’une université."

Les demandes à un … futur gouvernement

Que demanderaient nos deux patrons à un prochain gouvernement… si on arrive un jour à le former?

Pour Stéfan Descheemaeker, la priorité doit aller à la baisse du coût du travail. En revanche, le CFO de Delhaize ne croit guère à l’option retenue par la France qui est de protéger ses champions industriels et de défendre les secteurs stratégiques. "Je n’aime pas le protectionnisme. Et il faudrait encore définir ce que sont exactement les secteurs stratégiques. Si c’est pour créer un cocon artificiel autour d’une société, afin de lui enlever la pression du marché, cela ne servira à rien, car l’entreprise va irrémédiablement s’affaiblir. Ce qu’il faut créer, c’est un environnement porteur, tant en termes de fiscalité, d’enseignement que de flexibilité du travail. C’est cela le rôle premier de l’État." Stéphenne rappelle, de son côté, qu’un pays comme la Finlande a protégé et soutenu les efforts de développement de Nokia. Aujourd’hui, les affaires tournent nettement moins bien pour la société de téléphones mobiles. Cela montre bien que, Etat ou pas, il faut toujours rester compétitif.

Darwin

Le message que l’ancien président de l’Union wallonne des entreprises enverrait, de son côté, à un prochain gouvernement est simple. Selon lui, l’incitant à chercher un job reste trop faible en Belgique, car la différence entre allocations de chômage et salaire est trop mince. Ensuite, l’ancienneté détermine trop les salaires au sein des entreprises. Le travailleur âgé coûte cher. En Allemagne, dit-il, l’indexation pour les travailleurs les plus âgés va dans un plan de pension et n’intervient pas dans le coût du travailleur. "Mais il est difficile de discuter de cela avec les syndicats", reconnaît Stéphenne, non sans regret. Ce dernier cite encore indirectement l’Allemagne lorsqu’il se dit convaincu que la richesse d’un pays tient à sa capacité à exporter. La Suisse constitue aussi un exemple avec ses deux leaders mondiaux de la pharma que sont Novartis et Roche. "En Belgique, nous n’avons pas réussi à créer de tels pôles, basés sur l’innovation et la recherche et le développement."

Pour Stéfan Descheemaeker, c’est clair, le monde des affaires est plutôt darwinien. "Ce qu’il faut, c’est être le plus fort dans son domaine, se doter d’un bon business plan et assurer une convergence entre les vues des actionnaires et celles du management. Ce sont les clés du succès." Et cela que la société soit belge ou non.

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