chronique

Quelle politique industrielle pour la Wallonie?

L'industrie conserve une importance centrale du fait de la dynamique qu'elle insuffle en termes de dépenses en R&D, de son rôle dans la croissance de la productivité et de son impact indirect sur l'économie.

Alors que l’économie a été longtemps structurée en branches distinctes d’activités, les changements structurels de notre économie nous amènent à mener une politique industrielle dans un contexte élargi et à ne plus opposer industrie et services.

La Wallonie a connu ces dernières années un double phénomène de désindustrialisation (le drame qui touche Caterpillar est un nouvel exemple d’une longue série) et de tertiarisation de son économie. Sa structure productive s’est profondément modifiée, passant d’une économie industrielle à une économie de services marchands qui représentent 57% de la valeur ajoutée régionale en 2015, contre 14% pour l’industrie manufacturière.

Néanmoins, l’industrie conserve une importance centrale du fait de la dynamique qu’elle insuffle en termes de dépenses en R&D, de son rôle dans la croissance de la productivité et de son impact indirect sur l’économie.

©Photo News

En particulier, l’industrie a des effets d’entraînement sur l’ensemble de l’économie de par les biens et services intermédiaires qu’elle demande aux autres secteurs. Cela s’illustre par une externalisation croissante par les entreprises industrielles à des entreprises de services d’une partie de leurs activités qu’elles effectuaient précédemment en leur sein.

Cela signifie que la désindustrialisation et la tertiairisation de l’économie constituent un même phénomène, étant donné qu’une partie de la croissance des services correspond à un simple transfert d’activités des entreprises industrielles à leurs sous-traitants. De même, cela suggère que viser un pourcentage du PIB dans l’industrie est un objectif peu clair au vu de la frontière poreuse avec les services.

Chaîne de valeur

Plutôt que de se focaliser sur le processus de désindustrialisation, il importe davantage pour un pays ou une région de bien positionner ses entreprises dans ces chaînes de valeur qui unissent services et industrie afin de profiter d’opportunités de développement économique qui combinent croissance économique et créations d’emplois.

Cette fragmentation croissante entre les divers secteurs économiques ne se limite pas aux frontières et prend place au sein d’un réseau d’entreprises de plus en plus mondialisé. Les biens et services sont produits et consommés de manière dispersée; la matière première provient d’un endroit, les produits intermédiaires proviennent d’un autre et les produits finis sont ensuite exportés ailleurs. Cette dynamique s’observe pour toutes les activités liées au processus de production (conception, fabrication, vente) qui se mêlent au sein de chaînes de valeur internationales.

L’industrie conserve une importance centrale du fait de la dynamique qu’elle insuffle en termes de dépenses en R&D, de son rôle dans la croissance de la productivité et de son impact indirect sur l’économie.

Il convient pour les pays et les régions de faire en sorte que leurs entreprises se positionnent dans les activités dans lesquelles ils ont un avantage comparatif; idéalement les segments qui captent le plus de valeur ajoutée. Vu que la création de valeur est bien souvent plus élevée en amont et en aval de la production industrielle, il peut être préférable de délaisser les phases intermédiaires d’assemblage et de s’insérer intelligemment dans le processus de production au sens large.

Alors que les entreprises avaient tendance à gérer en interne l’ensemble des phases de production de leurs produits, elles se concentrent davantage sur un segment précis de leur chaîne de valeur en externalisant le reste des activités à d’autres entreprises en Belgique ou à l’étranger. L’analyse de notre économie demande donc d’investiguer un réseau d’entreprises interconnectées agissant au sein de chaînes de valeur globalisées.

Compétitivité extérieure

Pour une petite économie ouverte comme la Wallonie, la compétitivité extérieure est d’une importance capitale. Bien qu’on limite souvent le débat sur la compétitivité aux coûts (salariaux ou de l’énergie), il est utile de rappeler que la compétitivité est avant tout multifactorielle car elle dépend également de nombreux facteurs de compétitivité hors prix: l’innovation, la qualité du capital humain, la dynamique entrepreneuriale, le climat social et institutionnel propice aux affaires…

La compétitivité extérieure de notre Région dépend de la capacité de nos entreprises à être compétitives sur les marchés étrangers. Même si on souligne régulièrement l’importance prépondérante d’un nombre restreint d’entreprises qui exportent avec succès, des recherches récentes de la BNB montrent que beaucoup plus d’entreprises sont actives à l’exportation de manière indirecte.

En effet, les entreprises exportatrices sont soutenues par un large réseau de fournisseurs domestiques de biens et services qui contribuent donc indirectement à notre compétitivité extérieure.

Sur le plan des performances économiques, les résultats de la BNB sont d’autant plus encourageants car ils montrent que la fragmentation des processus de production a été bénéfique pour les entreprises qui ont réussi à s’intégrer dans les chaînes de production les plus longues. Celles-ci ont connu une meilleure croissance de productivité et d’emploi.

Ils remarquent également que celles qui en ont le plus profité sont situées en aval de la chaîne de valeur. La fragmentation des chaînes de production ne doit pas être vue comme une menace, mais plutôt comme offrant des opportunités de développement pour nos entreprises.

La politique industrielle doit donc être menée au-delà du seul secteur industriel et au sein de chaînes de valeur mondialisées de biens et services. Il est nécessaire de favoriser les liens entre tous les acteurs économiques de la Région, à l’image de la dynamique lancée par les Plans Marshall et les pôles de compétitivité en Wallonie, plutôt que trop segmenter notre tissu économique en opposant l’industrie aux services et les grandes aux petites entreprises.

Par Benoit Bayenet, Jérôme Danguy et Lionel Persyn
Cellule d'analyse économique et stratégique (Sogepa) et, pour les deux premiers cités, ULB (Solvay Brussels School of Economics & Management).

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