"T'as voulu voir Bruxelles et on a vu Bruxelles…"

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Vingt-six ans de politique régionale ont profondément transformé Bruxelles, son visage, son bâti, les conditions de vie et le nombre de ses habitants en forte augmentation.

Mais les défis à venir ne sont pas moins essentiels, sur tous les fronts. Un an après l’élection de 2014, pour paraphraser le grand Jacques, on semble pourtant revenu aux flonflons, à la valse musette et à l’accordéon.

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Le gouvernement bruxellois gère, dans une vision très fin de (XXe) siècle, additionne pôles, tunnels, centres commerciaux, stade de foot… et nouveaux organismes d’intérêt public. Entre technocratie, rationalisation et simplification des outils, on peine à voir concrètement vers quoi l’attelage régional entend projeter Bruxelles. L’esprit d’entreprendre, nous dit-on, mais d’entreprendre quoi, pour qui et par qui? La "Stratégie 2025" qui vient de sortir, remise en page pour présenter la planification de l’accord de majorité, n’en dit pas plus.

Pendant ce temps, côté législatif, le Parlement s’ennuie, coincé dans des règles et procédures qui anesthésient le débat. Cela n’a d’ailleurs pas l’air de tourmenter ses membres, dont beaucoup sont occupés par ailleurs dans leurs diverses fonctions d’échevin ou de bourgmestre. On joue petits bras, le regard (et les mandataires) tourné(s) vers leurs communes, l’une d’entre elles jouant hors catégorie en raison de ses moyens, de son prestige, de sa Grand-Place et de son mayeur qui se verrait bien chancelier à la place du ministre-président. C’est un peu, à dose homéopathique s’entend, le remède qu’applique la chancelière Merkel à l’Union européenne, s’appuyant sur le renoncement, la complicité, la complaisance ou l’alliance des intérêts nationaux des 27 autres chefs d’État. Une stratégie qui lui permet, sinon de faire la pluie et le beau temps en Europe, au moins d’assurer le bulletin météo.

Capitale européenne

Parlons-en justement d’Europe. Le Parlement bruxellois va lui dédier une commission. C’est une bonne nouvelle et un outil pour élargir les horizons et la responsabilité de ses membres dans une gouvernance de plus en plus multiniveaux.

À l’extérieur de Bruxelles, on imagine que c’est l’Europe qui fait battre son cœur, un cœur devenu récemment l’emblème banal et passe-partout de la Région. À défaut de faire battre les cœurs, les retombées économiques de ce statut de capitale européenne battent des records et placent Bruxelles dans une bien meilleure position que les régions voisines en termes d’image et d’investissements. La fiscalité et les outils régionaux n’arrivent cependant pas à enrayer ni la précarité grandissante pour les uns, ni l’exode pour ceux que la congestion ou la piètre qualité de l’air désespère. Quant à la fragilité structurelle, elle devient la règle pour un très grand nombre de jeunes ménages bruxellois.

Être capitale européenne, c’est être à la fois catalyseur, bénéficiaire et laboratoire de toutes les rencontres possibles et imaginables de réseaux d’individus ou d’acteurs dans tous les domaines de la vie urbaine.

Les grandes villes d’Europe et leur hinterland qui concentrent une grande majorité des citoyens sont devenus le lieu de la transition sociale et écologique. Cette transition est un formidable défi qui ne peut se construire que dans une perspective largement partagée, solidaire et inclusive. Ces dix dernières années sous l’impulsion des écologistes, Bruxelles a fait des pas importants en ce sens pour rattraper son retard, s’appuyant sur des Bruxellois audacieux, créateurs, métissés linguistiquement ou culturellement. Au prix parfois de solides parcours du combattant pour ceux qui, ayant volontairement choisi de sortir des catégories établies font la pénible expérience des rigidités administratives et de la vétusté des outils disponibles.

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Être capitale européenne, côté exécutif, ce n’est pas seulement faire gonfler le tourisme d’affaire ou de loisirs ou accueillir les expatriés. Ce n’est plus dessiner des visions futuristes du quartier Schuman qui ont fait flop. C’est initier des expériences pour lever les barricades et représentations qui l’entourent et qui éteignent toute ambition supranationale. Comme l’ont bien compris Bozar, Kunstenfestivaldesarts, Flagey, le Beurschouwburg ainsi qu’une myriade de porteurs d’initiatives, être capitale européenne c’est être à la fois catalyseur, bénéficiaire et laboratoire de toutes les rencontres possibles et imaginables de réseaux d’individus ou d’acteurs dans tous les domaines de la vie urbaine. Alors que des villes européennes plus périphériques peinent et pourtant réussissent, grâce à l’un ou l’autre atout soigné comme un bijou, à grimper non seulement dans des classements un peu surfaits, mais gagnent des galons au profit de leurs habitants et de leur développement, à Bruxelles, la majorité politique se remet à vivre en vase clos.

Décloisonner

On nous dit qu’on décloisonne Bruxelles par rapport aux autres régions, que la concertation fonctionne mieux. On réunit tout le monde à l’Atomium et Sven Gatz s’assied à côté du ministre-président lors de la présentation de Bruxelles 2025. Mais il refuse de signer le document de travail commun. Franchement, ça fait surtout habillage. Mais ce dialogue qu’on dit renaissant n’empêche pas de se demander à quoi il servait de revendiquer à cor et cris le statut de région à part entière si c’est seulement pour pouvoir parler aux autres, alors même que ce statut de région et de capitale internationale ouvre tant de perspectives si peu explorées.

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Pourquoi diable n’en profite-t-on pas par exemple pour déléguer nos parlementaires aux quatre coins de l’Europe plutôt que de les laisser s’assigner à résidence dans les frontières de leurs communes ou de leur compte Twitter? Pourquoi n’invite-t-on pas ceux qui appréhendent autrement les questions urbaines? Comment gère-t-on les problématiques aéroportuaires ou le financement et les relations ville-communes à Berlin? Comment Londres met-elle en application les "big" et "open data" révolutionnant les pratiques urbaines? Comment implique-t-on les citoyens dans la gestion de la ville de Copenhague? Comment utilise-t-on le train en ville à Nantes? Comment a-t-on remis les rivières à ciel ouvert à Zurich? Comment peut-on travailler avec les diasporas autrement que sur le mode communautarisme/électoralisme, pour soutenir la coopération avec les villes d’origine? Quelles seront les bonnes pratiques en termes d’émancipation des personnes précarisées et surendettées à Madrid ou Barcelone?

Est-ce à dire que les élus bruxellois auraient tout à apprendre? Non bien sûr, et, dans certains domaines, Bruxelles a même plutôt beaucoup à apporter à d’autres. Mais les échanges en vrai et pas seulement les colloques, la confrontation aux réalités extérieures et pas seulement communales, ouvrent les yeux sur ses propres réalités, obligent à bouger, à se décentrer et à expérimenter l’Europe en "live", dans ses diversités si proches de celles qui nous traversent.

C’est en tout cas une des clés pour éviter de constater un jour que "t’as plus aimé Bruxelles, on a quitté Bruxelles… pour toujours".

Par Isabelle Durant, députée bruxelloise, conseillère communale à Schaerbeek et ancienne vice-présidente du Parlement Européen.

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