Un test décisif pour le G20

Le sommet du G20 s'ouvre ce vendredi à Toronto. Mais désormais, les pays participants auront beaucoup de mal à afficher un front commun, vu la divergence de leurs intérêts.

Par Jean Pisani-Ferry, du conseil français d'analyse économique

Les réunions ce mois-ci des ministres des Finances du G20 à Busan, en Corée du Sud, et celle des chefs de gouvernement à la fin du mois à Toronto marqueront la transition d’une politique de relance budgétaire vers une politique de réduction des dépenses par les principaux acteurs de l’économie mondiale. Des désaccords persistent.

A la veille de la réunion de Busan, le secrétaire américain du Trésor Tim Geithner a exprimé ses réserves contre "une mesure généralisée, non différenciée visant à mettre en avant les plans de consolidation", et a mis l’accent sur le besoin de "procéder au rythme du renforcement de la reprise du secteur privé". Mais d’autres ministres des Finances sont plus réservés sur ce point. Ils insistent plutôt sur "l’importance de finances publiques viables" et la nécessité d’instaurer des "mesures permettant d’introduire une viabilité budgétaire". Les inquiétudes sur les stratégies de sortie introduites graduellement ont disparu; le communiqué de la réunion fait à peine référence à une recherche d’un rééquilibrage.

Ce changement affecte avant tout l’Europe. Peu avant la réunion de Busan, les pays d’Europe du sud ont annoncé d’importants efforts de consolidation dans l’espoir de calmer le marché de la dette. Peu après, le Premier ministre britannique Cameron a déclaré que "les années à venir seraient difficiles", la chancelière allemande Angela Merkel a annoncé un plan de réduction des dépenses de 100 milliards de dollars et le Premier ministre français François Fillon, un plan similaire de 80 milliards de dollars.

Un effort inédit

Les pays avancés doivent faire face à une situation budgétaire dramatique, avec des déficits atteignant en moyenne 9&flexSpace;% du PIB en 2009 et la perspective de ratios de dette publique (d’environ 70 % du PIB avant la crise) qui pourraient dépasser les 100&flexSpace;% du PIB en 2015. Selon les calculs du FMI, atteindre un ratio de dette de 60 % demanderait un ajustement budgétaire de presque 9&flexSpace;% du PIB en moyenne entre 2010 et 2020. Alors que certains pays ont par le passé procédé à des ajustements d’une ampleur similaire, une consolidation générale de ce genre est sans précédent.

À quel point ces ajustements seront-ils douloureux? Certains pays ont, par le passé, connu une consolidation sans heurts, parce que la mise en œuvre du programme de réduction des dépenses était accompagnée d’une chute des taux d’intérêt à long terme, d’une baisse de l’épargne privée ou d’un sursaut des exportations grâce à la dépréciation des taux de change (ou les trois en même temps). Mais la situation actuelle se caractérise par des taux d’intérêt bas et une dette privée élevée; donc aucun des deux n’est susceptible d’aider, à l’exception peut-être des effets induits par les taux d’intérêt. La dépréciation a déjà débuté pour l’Europe et de nombreux observateurs considèrent que la chute de l’euro de 1,5 dollar à la fin 2009 à 1,2 dollar dernièrement, est suffisante pour retarder à court terme l’impact négatif de la réduction des dépenses sur la croissance.

Mais cela ne pourra fonctionner que si les Etats-Unis ne suivent pas et continuent à servir de consommateur de dernier ressort. Cela pourrait ne pas être le cas. Même si les Etats-Unis continuent d’ajourner les plans visant à réduire des dépenses, le Congrès américain risque de ne pas tolérer une appréciation du dollar américain qui rend les exportateurs européens plus compétitifs et déplace le poids du soutien de la reprise sur les épaules des consommateurs américains.

Mais plus grave encore, les marchés obligataires de plus en plus nerveux devraient tôt ou tard remettre en question la viabilité des finances publiques américaines. La situation budgétaire américaine n’est pas meilleure que celle des plus importants pays européens comme l’Allemagne, la France ou la Grande Bretagne; en fait, elle est pire. C’est parce que l’Europe est fragmentée que les marchés ont commencé à remettre en question la solvabilité des pays les plus faibles qui la constituent et c’est parce que l’Europe ne bénéficie pas des effets protecteurs qu’elle a été la première à souffrir de la pression.

Des pays à l’abri

Par chance, la situation des finances publiques est totalement différente dans les pays en développement; ils ont pour certains souffert des revirements de flux de capitaux conséquents à l’effondrement des échanges mondiaux, mais ne sont pas confrontés à l’obligation d’ajustement interne. Même si l’explosion du crédit domestique peut représenter une menace pour l’avenir, les banques des marchés émergents sont dans l’ensemble restées insensibles aux retombées de la crise financière. Il en résulte que les secteurs domestiques non financiers ne sont pas confrontés à la perspective d’une réduction des effets de désendettement.

Plus important, le défi posé par la situation budgétaire de ces pays est bien moindre que pour les pays avancés. En fait, il existe à peine, avec un ratio dette publique/PIB de 40&flexSpace;% et un déficit budgétaire moyen par rapport au PIB qui se situe 4 points en deçà des chiffres des pays avancés. Maintenir le ratio de la dette aux alentours de 40&flexSpace;% ne représentera qu’un effort minime compte tenu d’un potentiel de croissance bien plus rapide.

Deux vitesses

Donc, que se passera-t-il si l’Europe et les Etats-Unis entrent dans une phase d’ajustement budgétaire prolongée tandis que le monde émergent reste dans la course? Que se passerait-il si les divergences entre le Nord et le Sud se creusaient plus encore?

Quatre conséquences sont à envisager.

Premièrement, cela affectera lourdement la croissance mondiale. Quoique fasse le monde émergent pour soutenir la demande intérieure et réorienter les exportations des pays avancés vers d’autres pays émergents, les poids lourds que sont l’Europe et les Etats-Unis (sans parler du Japon) sont tout simplement trop gros pour que leur maladie reste sans effet sur la croissance mondiale.

Ensuite, le différentiel de croissance entre les pays émergents et les pays avancés se creusera, ce qui intensifiera les flux de capitaux et de main-d’œuvre qualifiée en direction des pays en développement.

Troisièmement, les pays avancés auront besoin de soutien monétaire, ce qui implique une politique de faible taux d’intérêt pour les années à venir. Mais les besoins monétaires des pays émergents et ceux des pays développés seront radicalement différents. La fixité des taux de change sera inévitablement brisée puisque la même politique monétaire ne peut convenir à la fois aux deux régions.

Enfin, plutôt que gérer les défis communs, comme en 2009, les membres du G20 devront gérer leurs divergences. Cela constituera un réel exercice de résilience pour une institution qui a démontré son efficacité dans la crise mais qui doit encore passer le test que représente cette nouvelle phase de l’économie globale.

Le sommet de Toronto sera une première occasion d’évaluer la capacité du G20 à s’adapter à de nouvelles conditions.

Copyright: Project Syndicate, 2010.

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