USA: un scrutin sur fond de grogne

Mais où est donc l’enthousiasme suscité par l’élection de Barack Obama en 2008? Deux ans plus tard, c’est comme si le président n’avait rien fait de bon. Pourtant ses réalisations sont réelles: plan de relance, réforme des soins de santé, régulation accrue des activités de Wall Street, etc. Le problème du démocrate, c’est que la crise économique continue à se faire sentir aux quatre coins du pays et qu’il n’a pas toujours su y faire avec l’opinion publique.

C’est quasiment chaque fois la même chose. Après avoir promis monts et merveilles pendant sa campagne électorale, le président américain perd des plumes aux yeux de l’opinion publique, une fois mis à l’épreuve du pouvoir. Et que l’homme ait été productif ou non, n’y change généralement rien. Les électeurs déçus — il y a toujours une bonne raison de l’être… — profitent alors de l’élection législative de mi-mandat pour sanctionner leur président à travers ses (prétendus) alliés du Congrès. L’exemple le plus marquant de cette "tradition" politique fut probablement la vague républicaine qui déferla sur le Congrès en novembre 1994, deux ans après l’arrivée du démocrate Bill Clinton à la Maison Blanche.

Le scrutin de mardi ne fera pas exception, d’autant plus que les espoirs suscités par l’élection de Barack Obama, en 2008, étaient disproportionnés. Ensuite, la pire crise économique qu’aient connue les Etats-Unis, depuis la Grande Dépression, s’est chargée de lui mettre de sérieux bâtons dans les roues. Quand ce n’est pas lui-même qui a péché par maladresse… Embusqués aux quatre coins du pays, les républicains n’ont eu qu’à se pencher pour saisir les nombreuses causes de mécontentement des électeurs — justifiées ou non — et en faire le fonds de commerce d’une campagne qu’ils ont tenté de réduire à un référendum sur le président.

 

1. Un plan de relance à l’impact incertain

Alors, ce fameux plan de relance de 814 milliards de dollars, adopté en février 2009, dans le mois qui suivit l’arrivée d’Obama à la Maison Blanche: efficace ou pas? Avec un taux de chômage de près de 10 % sur l’ensemble du pays, un niveau historiquement élevé qui ne reflète pas la sortie de récession des Etats-Unis (officiellement datée à juin 2009), on ne peut pas dire que le succès soit retentissant. D’autant que les statistiques officielles ne reprennent pas les demandeurs d’emplois, qui n’ont plus droit aux allocations, et masquent donc une partie du problème, dans un pays où le chômage de longue durée a fait son apparition. Ce n’est donc pas une surprise si l’emploi est, aujourd’hui, la première préoccupation des électeurs américains et s’ils sont nombreux à se montrer sceptiques sur l’impact du plan de relance. Un sondage "ABC News/Washington Post" publié au début du mois montre que, pour 67 % des personnes interrogées, l’argent ainsi dépensé a été jeté par les fenêtres.

Se focaliser sur le fait que la timide reprise à laquelle on assiste se passe sans réelles créations d’emplois serait toutefois réducteur. Plusieurs personnalités économiques sont d’ailleurs venues à la défense de l’administration démocrate. David Cote, le CEO d’Honeywell International, affirmait encore récemment que les choses "auraient été bien pires si l’on n’avait rien fait". Et le grand patron de constater que "le président recevait peu de reconnaissance pour avoir évité (au pays) une récession". D’après le Bureau du budget du Congrès, un organisme non partisan, entre 1,4 et 3,3 millions d’emplois auraient été sauvés grâce au plan de relance. La Maison Blanche s’en tient au haut de la fourchette. Pour elle, 3 millions de travailleurs américains lui doivent d’avoir encore un emploi.

2. Le sauvetage de Wall St. frustre "Main St."

Alors que le plan de sauvetage des grands noms de l’automobile américaine n’a pas fait trop de vague au sein de l’opinion publique — sauf quelques interrogations justifiées quant à la pertinence des stratégies poursuivies, ces dernières années, par les patrons de GM et Chrysler —, l’intervention du gouvernement américain pour sauver Wall Street a fait grincer les dents à travers tout le pays.

Nombreux sont les Américains à estimer aujourd’hui encore que le gouvernement américain n’aurait pas dû sauver Wall Street comme il l’a fait, même si le coût de ce sauvetage ne serait finalement "que" de 30 milliards de dollars pour le contribuable américain. Il faut dire que la manière dont les grandes institutions financières ont repris leurs activités, comme si de rien n’était, engrangeant de plantureux profits et distribuant les traditionnels bonus qui les accompagnent, n’a rien fait pour adoucir l’amertume éprouvée par "Main Street". Et ce n’est pas la réforme du secteur financier, adoptée cet été, qui aura consolé les victimes de la crise, le projet ayant été édulcoré, tout au long des travaux parlementaires, pour devenir une version relativement allégée de ce que souhaitait la Maison Blanche. Ce n’est pas ce que disent les banquiers (lire ci-dessous), mais c’est le ressenti de la rue.

Ici aussi, le sentiment d’experts est généralement que, sans le plan de sauvetage, l’économie américaine – et mondiale – aurait pu tout bonnement s’effondrer. Peter Diamond, prix Nobel d’économie, estimait ainsi récemment que les mesures prises par l’administration Obama avaient été "absolument essentielles pour faire tourner l’économie" et que le pays connaîtrait "un chômage beaucoup plus élevé sans cela".

3. Des relations tendues avec le monde des affaires

Il n’y a pas que l’Américain de la rue qui montre des signes de déception, voire de colère, deux ans après l’élection de Barack Obama. Le monde des affaires, lui aussi, fait la grimace. Traditionnellement méfiant envers les équipes démocrates, réputées moins à l’écoute de ses intérêts que les républicains, il s’est très vite plaint d’être mis à l’écart par Obama. Si celui-ci a déployé les grandes manœuvres pour sauver les secteurs financier et automobile de la faillite, il a, en effet, fermé la porte de son proche entourage aux grands patrons. Pas un conseiller du président, pas un membre de son gouvernement, n’est venu du monde des affaires. Et si le président a pris les soins d’aller régulièrement à l’encontre des patrons, et même d’en inviter certains à la Maison Blanche, après que les premiers signes d’irritations furent apparus dans les milieux économiques, on ne peut toujours pas réellement parler de "réchauffement" dans leurs relations.

Le monde des affaires, avec la Chambre de Commerce américaine pour porte-drapeau, lui a notamment reproché de tuer l’emploi dans le secteur financier, avec les nouvelles règles du jeu qu’il a imposées à Wall Street. Ses tentatives de fixer une limitation des émissions américaines de gaz à effet de serre, en ce compris au sein de l’industrie, ne plaisent pas non plus.

Et encore moins le forcing tenté par la Maison Blanche face au blocage de la loi climat-énergie au Congrès, à travers de nouvelles réglementations de l’Agence américaine de protection de l’environnement. Son idée de taxer les revenus étrangers d’entreprises américaines pour ne plus "récompenser ceux qui délocalisent l’emploi" n’a pas non plus de quoi le rendre très populaire auprès des grands patrons.

Puis, il y a les retards enregistrés dans l’entrée en vigueur d’accords de libre-échange avec des pays comme la Corée du Sud et la Colombie. Ici, Obama est dans une position particulièrement délicate. Le président est, en effet, tiraillé entre ceux qui se méfient de l’arrivée massive de produits concurrents — l’industrie automobile américaine craint la concurrence des Sud-Coréens — et les autres — dans le secteur agricole et alimentaire notamment — qui souhaiteraient voir enfin lever les barrières douanières et réglementaires auxquelles ils sont soumis dans ces pays. Pas évident de trouver le juste équilibre…

4. L’"Obamacare", chiffon rouge du Tea Party

Si le Tea Party n’est jamais que la dernière émanation en date des pensées conservatrices d’une partie de la société américaine, la réforme des soins de santé peut toutefois être considérée comme l’élément déclencheur qui a fait du mouvement l’acteur politique incontournable qu’il est aujourd’hui.

Alors que démocrates et républicains bataillaient au Congrès autour de la création d’une couverture maladie universelle, des dizaines de groupes d’Américains mobilisés contre ce qu’ils considéraient comme une intrusion de l’État dans leur vie privée, comme un dérapage "socialiste", se sont mobilisés à l’été 2009 pour influer sur le débat politique.

Les compagnies d’assurance et les grands groupes pharmaceutiques ont également mis la pression sur le Congrès, forçant finalement le président, et ses alliés démocrates, à abandonner l’idée de création d’un système d’assurance publique.

Finalement adoptée en mars dernier, la réforme suscite toujours la méfiance d’une partie de la population. Un récent sondage de la George Washington University montre ainsi que 54 % des Américains y sont opposés, que ce soit à cause de l’obligation qui leur est désormais faite de s’assurer, des craintes que certains (les plus âgés surtout) ont que la réforme des soins de santé entraînera la perte d’une partie de leurs avantages ou par simple ignorance de l’impact que cela aura réellement.

Malheureusement, pour l’administration Obama, la réforme est étalée dans le temps et certains bénéfices se feront attendre plusieurs années (2014 pour l’interdiction faite aux assureurs de refuser un client sur base de son dossier médical ou pour les crédits d’impôts visant à aider les petits revenus à se couvrir).

Obama sera-t-il toujours à la Maison Blanche pour en récolter les fruits? Les républicains auront-ils entretemps démantelé tout le système?

 

5. Mais où est passé le président sympa?

Nombreux sont ceux à se demander où est passé le Barack Obama sympa, relax, du temps de la campagne électorale. Dans un pays où il ne fait pas bon faire trop étalage de ses capacités intellectuelles, lorsqu’on se présente à une élection, au risque de se faire traiter de prétentieux élitiste, les choix tactiques d’Obama n’ont pas toujours été bien perçus par la population.

Tout d’abord, cette façon qu’il a eue de ne s’entourer que de têtes (trop) bien faites, jugées par l’opinion publique comme bien éloignées des aspirations et de la réalité de Monsieur Tout-le-Monde, n’a pas plu. Le départ de plusieurs de ses plus proches conseillers, ces derniers mois, a dès lors été plutôt bien perçu.

On lui reproche aussi sa lenteur, qui passe parfois pour un manque d’intérêt, voire de l’indifférence, là où il faudrait plutôt parler de réflexion posée. Ce n’est, de fait, qu’après avoir écouté tous les points de vue et longuement pesé le pour et le contre de tous les arguments qui lui avaient été présentés que le président Obama dévoila sa nouvelle stratégie pour l’Afghanistan fin 2009, alors que l’opinion publique trépignait, dans l’attente de nouvelles sur le sort qui serait réservé aux soldats américains déployés en Afghanistan ou susceptibles d’y être envoyés.

Mais surtout, son manque d’empressement à se rendre dans le Golfe du Mexique pour y constater les dégâts de la marée noire causée par BP, au printemps dernier, lui a valu des critiques très dures. Certains sont allés jusqu’à faire le parallèle avec George W. Bush et la manière déplorable dont son administration géra la catastrophe causée par l’ouragan Katrina en 2005.

Pendant qu’on l’attendait en Louisiane ou dans le Mississippi, Obama tentait, en fait, de gérer, depuis son centre de crise à Washington, la réponse à apporter à cette nouvelle catastrophe et la meilleure manière de mettre BP face à ses responsabilités. Mais il oubliait ainsi que la population attendait, de son président, un geste de compassion.

Confronté à tous ces malentendus, le président a bien dû se rendre à l’évidence: il n’est pas un génie de la "com". Dans une interview au "New York Times", il a admis avoir perdu de vue l’importance de l’image qu’il véhiculait. "Je pense que tous ceux qui ont occupé ce poste, doivent se souvenir […] qu’il ne faut pas négliger le marketing, les relations publiques et l’opinion publique", a-t-il reconnu en promettant de faire des efforts.

6. "Business as usual" dans les tranchées du Congrès

Après avoir fait campagne sur l’importance de franchir les barrières partisanes, de travailler, démocrates et républicains, main dans la main pour apporter un vent de changement à Washington, force est de constater que Barack Obama n’a pas été l’élément rassembleur qu’il espérait devenir. Les deux grands partis sont plus opposés que jamais. Ces deux dernières années, le Congrès a été le théâtre d’innombrables disputes, de batailles politiques où la rancœur semblait prendre le dessus sur l’intérêt commun. Rarement une campagne électorale aura été aussi négative. Et c’est ce ras-le-bol de la population, face aux éternelles disputes partisanes et à leur effet paralysant sur la vie politique, que le mouvement Tea Party a également pu si bien exploiter pour élargir sa base. Certains espèrent qu’une fois qu’ils auront repris les rênes de la Chambre des représentants, et éventuellement du Sénat (quoique la chose semble bien moins certaine), les républicains se montreront moins agressifs, n’ayant plus tant à prouver et craignant de devenir définitivement le parti du "non", à deux ans des présidentielles et du prochain scrutin législatif. Reste à voir. Dans les rangs démocrates, on se prépare, en tout cas, au scénario du pire, pensant que les républicains tenteront tout pour torpiller la seconde partie du mandat d’Obama.

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