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Vers un monde sans travailleurs?

©REUTERS

On parle de plus en plus du numérique comme d’une rupture importante dans la diffusion des idées et dans la production de la pensée du même ordre que l’invention de l’imprimerie par Gutenberg.

Certains vont même jusqu’à parler de l’informatique comme d’une révolution industrielle comparable à l’introduction de la machine à vapeur et à l’utilisation du charbon. Comme cette dernière, l’invention première est suivie par de nombreuses autres qui lui sont liées et en découlent.

Il faut des années pour en mesurer toutes les implications tant sur le plan industriel que sur le plan social. Un bouleversement aussi important dans le mode de production entraine inévitablement des bouleversements sur le monde du travail et sur les relations sociales. Et peut-être également aussi sur les organisations syndicales, nées des conséquences pour les forces laborieuses de la révolution industrielle.

Aujourd’hui, une des principales évolutions et une des plus visibles qui tend à se répandre est celle du télétravail, rendu possible par le développement de l’Internet et de la portabilité informatique. Comme toute évolution, celle-ci a des bons côtés mais aussi des moins bons qu’il s’agit d’identifier et de pouvoir corriger dans un sens de progrès social pour tous.

Plus largement, c’est l’ensemble de l’impact des nouvelles technologies et de tout ce qui tourne autour du NWOW ("New world of work" ou "New ways of working") qui doit nous préoccuper *.

Robotisation croissante

En tant que syndicaliste, notre rôle est de défendre les intérêts des travailleurs tant au niveau de leurs conditions salariales que de leurs conditions de travail. Si cette défense passa jadis par la lutte contre les nombreuses formes d’arbitraire et par une veille constante sur le respect, voire l’amélioration, de la législation sociale, elle se doit aussi de passer par une réflexion et une vigilance sur l’évolution de l’emploi.

Notre société étant toujours articulée autour de la centralité du travail salarié tant comme source de revenu que comme premier moyen de socialisation et de reconnaissance. Si l’on ne peut faire fi d’une réflexion philosophique et politique sur la remise en cause de cette centralité, elle n’en reste pas moins aujourd’hui incontournable.

Or plusieurs médias de grande diffusion ont relayé ces dernières semaines une série d’informations sur les importants bouleversements auxquels nous devons nous attendre dans les 10 à 20 ans qui viennent. Soit une échéance qui s’apparente à demain, notamment si on pense à la question de la formation des jeunes pour ne pas leur apprendre aujourd’hui des métiers qui n’existeront plus à la sortie de leur cursus scolaire.

Ainsi, La Libre Belgique du 11 février a répercuté une recherche selon laquelle la robotisation menacerait la moitié des emplois belges dans les 20 ans. Phénomène en fait déjà ancien, la robotisation croissante menace certes les emplois liés à la production. Mais les fonctions de support comme employé de bureau, comptable ou employé d’assurance sont elles aussi annoncées en voie de disparition, remplacées par des logiciels performants dans le cadre de la révolution digitale. Bien sûr, comme lors de tout changement technologique majeur, des métiers qui n’existent pas encore ou qui sont embryonnaires devraient voir le jour.

Face à cette réalité pouvant passer pour catastrophique, il s’agit donc d’anticiper et d’agir pour protéger les plus faibles de notre société, ceux qui n’auront pas le capital financier, intellectuel et symbolique pour affronter victorieusement de tels changements.

Le gouvernement wallon semble avoir pris conscience de ces enjeux en les intégrant à la nouvelle mouture du plan Marshall, mais nous répétons que la réaction mise en place est beaucoup trop lente. Or l’on doit faire une nouvelle fois le constat que ce sera à la force publique de trouver des solutions, le patronat étant de plus en plus aveuglé par une soif de profit à court terme comme en attestent les chiffres insignifiants consacrés à la recherche et développement mais encore plus inquiétant le non-respect depuis des années du 1,9% de la masse salariale devant être consacré à la formation des travailleurs pour les maintenir à niveau ou leur permettre d’acquérir de nouvelles compétences.

Taxer les machines?

Une autre piste apparaît dans une évolution de la fiscalité qui s’adapterait également à la nouvelle réalité. L’idée émise par Bruno Colmant et Paul Jorion dans leur livre d’échanges apparaît comme une piste à suivre.

Si le postulat que la technologie crée nécessairement de l’emploi est invalidé dans l’étape qui s’annonce de la révolution numérique, alors l’actualisation de l’idée de l’économiste Sismondi de taxer la productivité des machines, comme on l’a fait sur la force motrice, permettrait une redistribution des richesses destinée à maintenir la cohésion sociale et à éviter une société totalement dualisée qui tournerait à loi de la jungle.

Mais si une telle taxe offre une piste de solution à la redistribution des richesses, elle ne résout pas la question de l’emploi et de la disparition de très nombreux postes de travail faisant gonfler "l’armée de réserve" des sans-emploi et le taux de pauvreté à un niveau incompatible avec une société basée sur le progrès social. Et rend donc encore plus d’actualité le concept de précariat développé par Robert Castel et la nécessaire réflexion autour de celui-ci pour y adapter la structure et le travail syndical.

Le passage aux 35h a créé de l’emploi!

Une telle raréfaction de l’emploi impose de remettre au cœur des revendications syndicales la réduction collective du temps de travail, avec embauche compensatoire et sans réduction de salaire. Une revendication portée par la gauche jusqu’au renoncement par celle-ci à vouloir changer le système au tournant des années 80.

Un rapport parlementaire français de fin 2014 démontre que cette solution marche et que le passage aux 35 heures a créé de l’emploi.

Keynes avait imaginé un monde où l’on travaillerait moins tout en gardant une qualité de vie importante et ce grâce à l’augmentation de la productivité via le progrès technologique. Réaliser ce monde du progrès social est possible et permettrait également d’intégrer la question de la qualité au travail au lieu de la dérive actuelle marquée par la charge psycho-sociale.

Cela passe par une répartition des richesses via une redistribution des plus-values vers l’ensemble de la société et pas vers le 1% qui ne cessent de s’enrichir.

Egidio Di Panfilo
Secrétaire général du SETCa-Liège

* Le thème sera au centre des travaux du congrès du SETCa des 4, 5 et 6 mars 2015

Par Égidio Di Panfilo, secrétaire général du SETCa-Liège.

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