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"Aucun pays ne présente autant de failles de sécurité que la Belgique"

Le sabotage à Doel en 2014 a mis en lumière les problèmes de sécurité dans nos centrales nucléaires. ©BELGAIMAGE

Fruit d’une longue enquête menée par deux journalistes d’investigation français, le film " Sécurité nucléaire : le grand mensonge " décrypte la thématique de la sécurité à travers quatre grands pays nucléarisés: la France, la Belgique, l’Allemagne et les Etats-Unis. Les failles de la protection sont nombreuses. Et la Belgique, qui entend sortir du nucléaire en 2025, est particulièrement placée face à ses responsabilités. Les deux réalisateurs, Laure Noualhat et Eric Guéret, livrent un constat sans concessions.

En quoi la sécurité nucléaire vous semble-t-elle dépassée?

L. N.: L’industrie nucléaire est née dans un monde où la menace terroriste n’existait pas de cette manière. Elle a été architecturée sur un mode qui ne fonctionne plus aujourd’hui: le nucléaire n’a jamais envisagé le scénario de loups solitaires. Le responsable de la protection des sites en France à l’IRSN (Institut de radioprotection et de sûreté nucléaire) nous a dit que, historiquement, les centrales étaient protégées contre les commandos Spetsnaz soviétiques. Mais le 11 Septembre 2001, vingt personnes ont "travaillé" de manière simultanée. La sécurité nucléaire n’est pas calibrée pour ce genre d’attaque. La culture nucléaire de la défense est basée sur des calculs de probabilité qui ne sont pas applicables au terrorisme. Car, techniquement, on ne peut empêcher un avion de se crasher sur un site nucléaire.

Les producteurs ont-ils, à certains moments, craint de nuire à la sécurité publique en vous commandant un tel film?

E. G.: J’ai proposé cette idée à Arte et ils ont tout de suite été enthousiastes. La phase d’écriture a duré un an. Et, de toute ma carrière, je n’ai jamais eu autant de retours d’écriture. Chez Arte, ils sont courageux mais il y avait quand même de la peur. Les autres chaînes de service public n’auraient pas pris ce film.

L. N.: Nous avons appris des choses durant notre enquête que nous avons choisi de ne pas diffuser. Notamment des actes très simples dont les effets seraient dévastateurs. Nous ne l’avons pas fait car nous avons voulu observer un principe de responsabilité. Pour l’instant, il est plus facile pour les terroristes d’obtenir des kalachnikov ou des camions. Mais ils ont tout le temps devant. Si une attaque sur un site nucléaire n’arrive pas dans cinq ans, alors ce sera dans dix ans.

Ne vous a-t-on pas dit que vous alliez donner des idées aux terroristes avec un sujet pareil?

E. G.: C’est la première remarque qu’on nous a opposée. Cette question, on nous la pose toujours. La première manière d’y répondre est de constater que les groupes terroristes ont du personnel d’investigation, des moyens importants afin de chercher eux-mêmes ces idées. Ce qui s’est passé en Belgique (des membres du commando des attentats de Paris et Bruxelles ont filmé un responsable du CERN devant son domicile) prouve cela par A + B.

La dernière phrase du film, prononcée par le physicien Edwyn Lyman, est la suivante: "La principale leçon du 11-Septembre est qu’il ne faut pas sous-estimer pas l’adversaire". Dire qu’on donne des idées aux terroristes en faisant un film, c’est les prendre pour des idiots. Ce ne sont pas des idiots."

Comment avez-vous pu travailler avec les sources journalistiques?

E. G.: On nous a opposé le secret défense. Mais c’est l’argument premier de l’industrie pour dire qu’il ne faut pas parler de ces sujets. C’est un moyen de maintenir une chape de plomb sur tout ce qui touche au nucléaire. Mais ça sert avant tout à cacher le fait qu’ils n’ont pas les moyens de se protéger. Tout ce que nous dévoilons dans ce film, on l’a trouvé grâce à de l’information publique. On n’a forcé aucun coffre-fort.

Pourriez-vous être plus précis sur les conditions de votre enquête en Belgique?

L. N.: Ca été "non" partout (rires). Notre relais a été Jean-Marc Nollet (Ecolo), l’un des seuls qui s’exprime sur le sujet. Il bosse et ses infos sont carrées.

E. G.: Jan Jambon a dit non. L’AFCN n’a accepté de s’exprimer que par mail. Les centrales nucléaires, Electrabel et les syndicats ont refusé de nous parler. Il y a une volonté de ne rien dire.

Mais pourquoi, au fond? Qu’est ce que ça pourrait leur coûter?

E. G.: C’est révélateur de quelque chose. La vraie raison, c’est l’impossibilité financière à protéger les sites comme ils devraient l’être. Vu l’état financier du nucléaire, les États comme la Belgique n’ont pas les moyens de financer les sites. S’il faut installer des systèmes de défense antiaériens, bunkériser les piscines de refroidissement, autoriser les chasseurs à abattre les avions… C’est une course-poursuite permanente qui demande des moyens qui sont au-delà de ceux des États. Le film révèle cette impasse. Mais aucun responsable ne peut le dire car signifierait qu’ils devraient tout arrêter tout de suite. C’est une industrie trop lourde, pas pensée pour gérer le risque terroriste. Ils font du rafistolage.

À l’issue de votre enquête, à quel niveau estimez-vous la sécurité nucléaire en Belgique?

L. N.: La Belgique est intéressante. C’est le pays de la BD et du djihadisme européen. C’est aussi un État qui ne s’est jamais senti menacé par quoi que ce soit venant de l’extérieur. Ce n’est plus une puissance coloniale, on ne l’entend plus beaucoup en Europe. Au moment où a été révélé le fait que les frères El Bakraoui ont espionné le responsable du nucléaire, la Belgique s’est fait taper sur les doigts par les Américains. À cause d’une certaine nonchalance, cette impression naïve de croire que l’on passera à travers les risques. L’affaire du sabotage de Doel, raconte aussi cela. Que les saboteurs soient des terroristes ou des syndicalistes, c’est la preuve que la "politique des quatre yeux" n’a pas fonctionné. Alors que dans la plupart des centrales, les rondes se font à deux, en Belgique, en 2014, on pouvait se balader seul dans une centrale, sans pass ni gardes armés.

E. G.: C’est le pays qui envoyait le plus de djihadistes en Syrie et celui qui dispose de l’un des plus faibles niveaux de défense de ses sites nucléaires. On voit qu’il a fallu que la presse révèle l’implication des terroristes dans l’espionnage d’un important responsable de la sécurité nucléaire pour que des militaires soient déployés autour des centrales.

Parce qu’il n’y avait pas de danger avant cela? Il n’y a pas un pays qui présente autant d’exemples de failles de sécurité avérées que la Belgique. Le CERN, la cyber-sécurité, les trois cas de radicalisation et le sabotage à Doel, c’est beaucoup pour un petit pays qui n’a que deux sites de production nucléaire et un site de production médicale.

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