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Changement climatique : montrer l'exemple en " internalisant " les externalités

Le changement climatique doit être considéré comme un macrofacteur dans la mesure où il peut avoir de graves conséquences sur la société, l’économie et les entreprises. ©Reuters

Le changement climatique et les événements liés au climat peuvent avoir de sérieuses conséquences sur la société, l’économie et les entreprises. La réponse à ces externalités ne dépend pas de la seule initiative publique. Leur prise en compte par le secteur privé dans les décisions d’achat ou de production — c’est-à-dire leur internalisation — peut faire une grande différence.

Par William De Vijlder
Directeur de la Recherche économique BNP Paribas

Actions, obligations, biens immobiliers… tous les actifs impliquent une exposition à différents macrofacteurs, une exposition qui détermine leur rendement. Les macrofacteurs comprennent entre autres la croissance, les bénéfices, l’inflation, les taux, etc. D’autres variables sont aussi pertinentes pour déterminer le prix d’un actif, mais elles peuvent, en général, être liées à des facteurs " top-down " plus larges. L’appétit des investisseurs pour le risque influence les prix, mais il est lui-même fonction du niveau des taux d’intérêt, de l’environnement conjoncturel ainsi que de facteurs psychologiques. Les détenteurs d’actifs ainsi que les intermédiaires financiers (banques, gérants de portefeuille, etc.) consacrent à juste titre beaucoup de temps à analyser l’évolution attendue de ces macrofacteurs.

Changement climatique : un macrofacteur à part entière

Depuis quelques années, on a pris de plus en plus conscience de la nécessité de considérer le changement climatique comme un macrofacteur dans la mesure où il peut avoir de graves conséquences sur la société, l’économie et les entreprises — et, partant, sur la valeur des actifs. Ainsi la population s’attend-elle à une intervention des pouvoirs publics après des catastrophes liées au changement climatique ou à l’adoption, par exemple, de mesures préventives contre le risque d’inondation. De tels événements peuvent entraîner le déclenchement d’engagements conditionnels, venant grever les finances publiques. Une étude récente, menée par la Banque d’Angleterre, a également montré dans quelle mesure les événements climatiques peuvent influencer la politique monétaire.

©REUTERS

Compte tenu des éventuelles conséquences à long terme du réchauffement de la planète et du risque d’événement induit par les chocs liés au climat, considérer le changement climatique comme un macrofacteur à part entière relève désormais de l’obligation fiduciaire. Cette obligation doit être axée sur l’analyse des risques, car le changement climatique, comme opportunité commerciale, peut être intégré dans l’analyse des facteurs économiques traditionnels (croissance attendue). Cette approche par le risque uniquement (" risk-only ") fait la spécificité du changement climatique par rapport aux autres macrofacteurs.

Lorsque votre voisin organise un barbecue mais omet de vous inviter, vous subissez une externalité : vous êtes exposé à la fumée et aux odeurs sans pouvoir profiter du repas.

L’autre particularité de ce macrofacteur est l’existence d’externalités. Lorsque votre voisin organise un barbecue mais omet de vous inviter, vous subissez une externalité : vous êtes exposé à la fumée et aux odeurs sans pouvoir profiter du repas. Les externalités conduisent à une mauvaise estimation du prix (les prix des produits ne tiennent pas compte des émissions de CO2) et à une sous-estimation du rendement de l’investissement. De même, un ménage qui s’équipe de panneaux solaires, aura tendance à se focaliser sur son propre retour sur investissement sans tenir compte des externalités positives auxquelles il contribue (même modestement). Que les ménages et les sociétés s’emploient à réduire leur empreinte et la société dans son ensemble en bénéficie : la réduction consécutive du risque climatique entraîne au global une augmentation du retour sur investissement et la sous-estimation de ce dernier conduit à un sous-investissement et, donc, à des opportunités manquées.

Face aux externalités : l’initiative des pouvoirs publics

Au-delà de l’obligation fiduciaire consistant à considérer le risque climatique comme un macrofacteur lors de l’évaluation d’un actif, l’intégration des externalités liées au changement climatique dans la prise de décision doit être une obligation morale. Il est généralement admis que le bien-être de la génération d’aujourd’hui (ou l’" utilité " comme l’appellent les économistes) est également fonction du bien-être escompté des générations futures.

Les décisions économiques s’inscrivent bien dans un cadre multi-périodes (" dois-je investir aujourd’hui ou demain ? ") ; pourquoi, dès lors, ne pas raisonner de la même manière pour ce qui est du changement climatique ? Comme l’évaluation des conséquences à long terme des externalités n’est pas chose facile, on peut être tenté de s’en remettre exclusivement aux pouvoirs publics pour apporter une réponse à cette question.

Les acteurs publics peuvent en effet intervenir par des actions de sensibilisation et influencer les comportements en recourant à plusieurs instruments : les subventions, les taxes et la réglementation (ex. : les droits d’émission de CO2). L’Accord de Paris (COP21) de 2015 a, à cet égard, permis une grande avancée.

Face aux externalités : l’initiative des acteurs privés

©AFP


L’annonce par Donald Trump, le 1er juin dernier, du retrait de son pays de l’Accord de Paris sur le climat a suscité bien des déceptions, mais de nombreuses sociétés américaines n’en ont pas moins déclaré qu’elles continueraient à réduire leur empreinte environnementale. Une telle réaction montre bien que les acteurs privés ont un rôle majeur à jouer face au changement climatique et à ses défis en internalisant les externalités de leurs décisions, liées à ce même changement climatique.

Plus sensibles aux questions environnementales, les ménages vont modifier leurs habitudes de consommation, amenant ainsi les entreprises à s’adapter. Ces dernières peuvent opter pour une adaptation proactive à la perspective de comportements d’achat plus soucieux de l’environnement. " L’acte d’achat " ne se limite pas à l’acquisition de biens et services. Il s’étend également aux investissements industriels et aux investissements financiers. De même, l’" offre " s’entend de la production de biens et services mais aussi de l’émission de titres de dette et d’actions. Les opportunités, du côté de l’offre, relatives à l’internalisation des externalités sont considérables.

Les sociétés peuvent ainsi s’attacher à réduire l’empreinte de leurs activités opérationnelles, non seulement parce qu’elles considèrent qu’il s’agit d’un devoir moral, mais aussi parce qu’elles anticipent les questions de leurs clients en la matière.

Les sociétés peuvent ainsi s’attacher à réduire l’empreinte de leurs activités opérationnelles, non seulement parce qu’elles considèrent qu’il s’agit d’un devoir moral, mais aussi parce qu’elles anticipent les questions de leurs clients en la matière. De plus, elles peuvent réduire l’empreinte de leurs biens et services et bénéficier ainsi des changements escomptés du côté de la demande, mais elles peuvent aussi anticiper un intérêt plus marqué des investisseurs à l’empreinte environnementale des sociétés dans lesquelles ils investissent.

Cela vaut également pour le secteur financier (politiques de prêt des banques ou politiques d’investissement des compagnies d’assurance). La communication et la transparence jouent, à cet égard, un rôle-clé, en ce qu’elles facilitent l’évaluation environnementale par le buy-side. En l’absence d’une tarification carbone, la communication au niveau du produit est essentielle : l’apposition d’une pastille de couleur (" vert, orange, rouge ") indiquant l’intensité carbone sur l’étiquette permettra au consommateur de se faire une idée des externalités liées à son comportement d’achat.

Empreinte environnementale

Au niveau des achats, l’intégration des questions liées à l’empreinte environnementale dans les appels d’offres peut être un moyen d’induire des changements du côté des fournisseurs. Cette approche est également possible lorsque des détenteurs d’actifs investissent dans des fonds communs de placement ou délèguent la gestion de portefeuille à un gestionnaire. Ces détenteurs d’actifs peuvent montrer l’exemple en intégrant les questions environnementales et, de manière plus large, les critères de l’investissement socialement responsable (ISR) dans leurs décisions d’investissement — et en communiquant en la matière.

L’opportunité est grande pour les investisseurs institutionnels de convenir d’une échelle reflétant le contenu ISR de leurs portefeuilles et les processus d’investissement. Une telle approche serait de nature à encourager une émulation entre les investisseurs institutionnels, source d’externalités positives bienvenues pour la planète dans son ensemble. Une illustration parmi d’autres que la prise en compte des externalités ne dépend pas de la seule initiative publique. Les décisions du secteur privé visant à les intégrer dans les processus d’achat ou de production et, ainsi, à les internaliser, peuvent faire une grande différence.

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