carte blanche

Chaque fois que l'Europe s'est tue, elle a perdu

Etienne Wery

Par Etienne Wery
Avocat associé – Ulys

La Commission européenne a tranché: la crise catalane est une affaire strictement judiciaire. Traduction concrète: l’Europe ne s’en mêlera pas; les Etats membres ne devraient pas s’en mêler (ils ne peuvent pas interférer dans les affaires internes d’un autre État); la crise catalane est réduite à l’initiative d’un homme (et son équipe), sans prise en compte de sa dimension populaire.

Comment peut-on manquer à ce point de vision? Comment est-il possible d’apprendre aussi peu des erreurs passées?

Premier exemple. Il y a quelques années, l’Europe a découvert la crise migratoire. Elle a, au départ, fait le plus mauvais choix: ce n’est pas un problème européen, mais une question à régler par les pays frontaliers. L’Espagne, l’Italie, la Grèce, la Hongrie était lâchés par leurs partenaires européens et invités à se débrouiller seuls.

Puisqu’il tombe sous le sens qu’aucun de ces pays n’était en mesure de régler lui-même une question aussi complexe, ils ont réagi comme on pouvait s’y attendre: certains ont dressé des barrières pour empêcher les migrants d’entrer, d’autres ont fait l’inverse: ils ont ouvert les barrières et laissé venir les migrants qui étaient généralement en transit vers l’Europe du Nord.

Acculée puis contrainte de s’impliquer

Dans l’un et l’autre cas, l’Europe a été acculée et, quelque mois plus tard, contrainte de s’impliquer dans la crise. Résultat des courses: l’UE a manqué d’imploser; les fascistes de tous bords en ont fait leurs choux gras; les migrants sont toujours là, ils ont toujours faim et froid.

Deuxième exemple. Une autre fois, ce fut la décision du sinistre Cameron d’organiser un référendum sur le Brexit. L’Europe a, une fois de plus, fait le plus mauvais choix: le Brexit est une affaire interne de l’Etat membre concerné. Les partisans du "remain" étaient invités à se débrouiller seuls. Les Anglais ont voté sur leur appartenance à l’UE, sans même entendre la voix de celle-ci! Puisqu’il était impossible pour le camp du "remain" d’être la voix de l’Europe et de proposer en son nom sa vision du futur, ses partisans en ont été réduits à invoquer le seul argument qui restait: sans l’Europe ce sera pire.

A-t-on jamais convaincu quelqu’un de rester en lui faisant peur? Résultats des courses: le "leave" a gagné; les Anglais, aussi intransigeants soient-ils, manqueront cruellement à l’Europe car c’est précisément ces différences qui font la force de l’Europe; quant à l’Europe de l’Est, tenue à l’écart d’un axe Paris-Berlin désormais renforcé, il ne faudra pas longtemps avant qu’on s’y pose la question de l’intérêt de l’Union.

Face aux grands enjeux, chaque fois que l’Europe s’est tue, elle a perdu. Voilà qu’avec la crise catalane, l’Europe fait encore une fois fausse route. Les peuples espagnol et catalan (et indirectement flamand, corse, breton, lombard, etc.) sont abandonnés. Bien sûr que le rêve (ou le fantasme) d’autonomie d’une population est une question fondamentalement européenne! C’est une ineptie que de refuser de s’en mêler.

La Catalogne adresse un message à Madrid, mais aussi à l’Europe: nous abandonnerons la citoyenneté européenne si c’est le prix à payer pour la citoyenneté catalane. Sourde à cet appel, l’Europe s’en lave les mains alors qu’elle devrait faire l’inverse: envoyer d’urgence ses meilleurs éléments partout en Espagne, expliquer aux gens la beauté du projet européen et ses innombrables réalisations. Résultat des courses: même si le président catalan va en prison, d’autres Puigdemont viendront demain.

On finit toujours par perdre lorsqu’on combat l’autonomie par la contrainte, la loi ou un ordre judiciaire. On doit mener ce combat en proposant un projet alléchant auquel le peuple a envie d’adhérer.

Et c’est précisément la bonne nouvelle: l’Europe est une somptueuse idée, concrétisée par de courageux visionnaires qui ont lancé un projet incroyablement culotté. Le pari était tellement dingue qu’il a réussi. La paix depuis 70 ans, une prospérité en hausse et des inégalités généralement en baisse, un apprentissage mutuel venu des différences, un espace de libre circulation, un territoire multilingue et multiculturel, un subtil mélange d’économie et de profonde prise en compte de l’être humain, une voix qui porte dans le monde entier. Tout cela construit sur les décombres de la guerre. Tout n’est certes pas parfait, mais l’Europe d’aujourd’hui est bien meilleure que celle des siècles passés.

Si mal servie…

C’est cela qu’il faut porter comme message, et qu’il faut aller délivrer partout en Europe pour que chaque citoyen l’entende. Hier au Royaume-Uni, aujourd’hui en Espagne, et demain partout où ce sera nécessaire. Y aura-t-il des échecs? Oui. Tout le monde entendra-t-il ce message? Non. L’implication de l’Europe aurait-elle changé le référendum anglais? Nul ne le sait. Et alors? L’échec n’est punissable que si l’on n’a rien fait pour l’éviter.

Comme il est dommage que la superbe réalisation qu’est l’Europe soit aussi mal servie. Mal servie par des responsables européens non élus, frileux, connectés aux statistiques et plus assez aux gens, logorrhéiques sur les questions techniques, fiscales, bureaucratiques et économiques mais aphones sur les enjeux de société, de démocratie, de futur… alors qu’il y tant de belles et grandes choses à dire.

Mal servie par les Etats membres, tellement heureux de pouvoir s’attribuer tous les mérites de leurs succès, tout en reportant sur "Bruxelles" les causes de leurs échecs.

Et si, au lieu de ce pitoyable spectacle, l’Europe faisait entendre sa forte et belle voix pour nous raconter son histoire, son projet, en faisant commencer le récit par: "Il sera une fois…"?

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