carte blanche

Confiscation et médiocrité

Économiste Econopolis

Geert Noels espère que l’excellence ne sera plus montrée du doigt en 2018. Il espère que nous pourrons tirer les talents vers le haut et les retenir. Que tout Belge, indépendamment de ses origines, pourra se hisser au sommet.

Par Geert Noels, Econopolis

Et si nous supprimions toutes nos contraintes fiscales et administratives pour repartir de zéro? Nul doute qu’il ne faudrait pas deux ans pour les voir resurgir telles quelles, ou au mieux légèrement modernisées. L’accord de l’été 2017 le prouve de surcroît: une série de nouvelles contraintes sont venues grever le marché du travail (notamment la réglementation sur le complément de revenu de 500 euros) et la fiscalité sur le patrimoine. Nous évoluons dans un paysage qui est l’œuvre des architectes de ce pays et le moins qu’on puisse dire, c’est que cela respire la médiocrité.

Cultiver la matière grise

Cette médiocrité ressort des récents rapports relatifs aux performances scolaires de nos jeunes. La plongée spectaculaire des résultats n’est pas surprenante pour ceux qui suivent les résultats de l’enquête Pisa depuis un certain temps déjà. Les meilleurs résultats sont en chute libre, alors que le résultat moyen baisse lentement, mais sûrement. Nous formons des jeunes qui n’excellent plus, parce que ce n’est pas "cool". Et ce n’est pas tout, certains estiment encore que les meilleurs résultats sont dus à une avance déloyale liée à l’origine, qu’il faut donc freiner les meilleurs dans leur progression.

La philosophie de notre enseignement serait donc "Freiner plutôt que stimuler". En d’autres termes, nous ne cultivons pas la seule matière première dont nous disposions, qui est la matière grise. Un drame à long terme, car nous ne formons pas suffisamment les hommes forts qui porteront la société de demain, les garants du bien-être et du paiement des charges sociales de demain. La meilleure preuve de ce drame? Le faible résultat pour les STIM (sciences, technologies, ingénierie et mathématiques) de notre pays (voir graphique infra). Sans scientifiques, pas d’activités de haute valeur ajoutée. Le couple formé par les plus faibles diplômes STIM et les plus hauts coûts salariaux est tout simplement non viable.

"Quand un pays développe à ce point le statut de fonctionnaire, il encourage une attitude dénuée d’audace."
Geert Noels

Les fonctionnaires chouchous

Qu’on se le dise, le meilleur statut en Belgique est désormais celui du fonctionnaire. Par les décennies de lobby et les liens étroits tissés avec la classe politique (les fonctionnaires constituent en effet un électorat important et durable), les fonctionnaires ont pu négocier le meilleur du privé et le meilleur de l’État. Le tout sans l’épée de Damoclès du marché, ni autre disruption. Les robots peuvent potentiellement remplacer toutes les travailleuses et tous les travailleurs, mais pas ceux de la fonction publique belge. Au terme de leur carrière, ils jouiront d’une allocation de retraite à l’épreuve de l’inflation et indexée sur le coût de la vie, s’élevant en moyenne à 1400 euros par mois, soit l’équivalent de 17 000 euros par an de plus que pour tout salarié du secteur privé. "Certes, mais ces derniers peuvent compter sur leur deuxième pilier de pension". Ce deuxième pilier est financé par l’employeur avec les cotisations du travailleur. Mais cela n’est vrai que pour 70% des salariés. Du fait de la baisse des taux d’intérêt, le capital épargné ne suffira plus pour combler le fossé qui se creuse par rapport à la retraite du fonctionnaire.

Le versement d’une pension garantie par l’État, indexée sur le coût de la vie et à l’épreuve de l’inflation de 17 000 euros requiert — eu égard à l’augmentation du précompte mobilier jusqu’à 30% — un capital de plus de 5 millions d’euros. Avec un deuxième pilier moyen de 120 000 euros, le capital aura été entièrement grignoté au bout de 6,5 ans (inflation prise en compte). Par ailleurs, les fonds de ce second pilier sont dans le collimateur des experts de l’État, qui veulent les imposer pour pouvoir financer les autres pensions.Chez nous, les fonctionnaires sont une classe vraiment fortunée. On ne leur demandera jamais de comptes. Pas de précompte mobilier ni de taxes sur les transactions, de taxes Reynders ou d’autres taxes d’abonnement. Leur patrimoine est invisible: pas de banque ni d’assureur pour le gérer. Lorsqu’il développe le statut de fonctionnaire au point qu’il devient le plus attractif de son économie, un pays encourage aussi une attitude et une carrière dénuée d’audace au sein de sa population.

Fiscalité et fuite des cerveaux

Notre pays a de plus en plus de mal avec la réussite. Les seules formes de réussite financière acceptées? Celles du sportif et du gagnant du Lotto! Aux sportifs, pour des raisons confuses, il va même jusqu’à accorder un statut fiscal avantageux (à tout le moins aux footballeurs). Pour le Lotto, c’est l’État lui-même qui se charge de son organisation et de sa promotion. Lorsque Marc Coucke a vendu son entreprise en 2014, une campagne de dénigrement a éclaté à propos des manques à gagner fiscaux sur son patrimoine. Aujourd’hui, toujours pas de taxe Coucke en vue, mais toujours plus d’impôts sur le revenu dans la succession des tranches à chaque bouclage budgétaire. La dernière trouvaille? Une taxe sur les comptes-titres. Une véritable taxe confiscatoire en Belgique, non pas pour taxer la rente, mais tout simplement la "possession". Un nouveau robinet de fiscalisation, que l’on ouvrira toujours un peu plus à chaque contrôle budgétaire.

La confiscation est la conséquence logique d’un État qui ne parvient pas à maîtriser ses dépenses et reste accablé par le poids de sa dette. Une grosse dette publique qui ne résulte malheureusement pas d’investissements productifs, dont la génération suivante profitera, mais tout le contraire. Ce pays a sous-investi dans son infrastructure et dans sa matière grise. Les coûts des retraites et de la formation de nos éminences grises ne sont pas financés, et d’autres investissements capitaux n’ont pas été faits. Prenons en énième exemple l’approvisionnement énergétique lacunaire de notre pays. Je suis convaincu que la confiscation rampante ne fera que s’accentuer au cours de ces prochaines années. Les coûts de l’enseignement augmenteront de quelques pourcents du PIB et les investissements ont été trop longtemps postposés. Les charges d’intérêts, quant à elles, remonteront tôt ou tard.

La politique persistante de la médiocrité n’a pas manqué son effet. Comme le montre notamment une récente d’étude de Decoster, notre pays est l’un des plus "égalitaires" au monde. Les auteurs ont tenté de déterminer s’il y avait eu une dégradation de la situation au cours de ces dernières années. Nous ne voulons pas d’une société fortement inégalitaire mais notre aspiration à l’égalité est totalement exagérée. Nous voudrions des hommes forts pour nous porter, mais d’un autre côté, tout concourt à les faire fuir de notre pays. Les Diables rouges ne sont pas les seuls à jouer à l’étranger, les plus brillants de nos jeunes entrepreneurs s’exportent eux aussi. Et voilà que l’on commence à investir vingt ans trop tard dans la formation de nos "premiers de classe". Il est vrai que le départ des éminences grises et des plus hauts salaires fait le jeu des statistiques égalitaires.

J’espère que l’excellence ne sera plus montrée du doigt en 2018. J’espère que nous pourrons tirer les talents vers le haut et les retenir. Que tout Belge, indépendamment de ses origines, pourra se hisser au sommet. J’espère un maximum d’hommes forts. L’égalité des chances comme moyen n’exclut pas les différences en termes de résultats et de productivité. À bas la médiocrité, à bas la confiscation de la réussite.

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