Et si on cessait de léguer ses biens?

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L’organisation de la société repose sur l’accumulation et la transmission des biens, de génération en génération. Ce comportement présente un degré de risque insoupçonné: l’accumulation toujours plus importante entre des mains de moins en moins nombreuses. Paul-Yves Poumay suggère une ébauche de solution, avant le point de rupture.

Les notions de propriété et de possession sont issues de l’ancien droit romain (450 av. J.-C.) où apparaissent l’antériorité de la propriété et de la possession.

Le mot "usucapion" ou "prescription acquisitive" est le droit de propriété sur un bien que l’on possède depuis un certain laps temps; ce terme désigne l’accession à la propriété résultant de l’usage ou de la possession. Il s’agit de la manière dont la propriété peut s’acquérir par une possession paisible et publique prolongée.

Au plan juridique, "la propriété est le droit de jouir et disposer des choses de la manière la plus absolue…" (article 544 du Code civil).

Ce droit comprend celui d’user de la chose, d’en remettre l’usage à une personne, le droit de la modifier, de la détruire ou d’en disposer.

Mais qui peut se prétendre actuellement propriétaire d’une terre sans admettre qu’à un moment donné, un individu ou un groupe d’individus ne se soient approprié ce même territoire par la force, le divin ou tout autre artifice? Que faut-il donc penser des fondements de la construction de nos économies actuelles basés sur cette déclaration initiale qu’a été cette appropriation déclarative ou forcée?

Plus fort, l’homme dispose de ses biens jusqu’après sa mort puisqu’il en organise leur transmission. En effet, au décès d’un propriétaire et, le cas échéant, à défaut de dispositions particulières, c’est la loi qui dicte l’ordre de succession.

Nous constatons donc que l’homme a mis en place des dispositions particulières pour permettre aux personnes postulant une ou des possessions matérielles de transmettre ces mêmes biens en respectant un cadre législatif précis.

C’est comme si on était à la botte d’une descendance de "possesseurs" autoproclamés de propriétés. Pour jouir pleinement de la société dite moderne, il vaudrait donc mieux avoir une ascendance de riches propriétaires de biens plutôt que d’être issu d’un milieu modeste et sans biens à transmettre. Ce mode de fonctionnement, où la naissance favorise un individu par rapport à un autre, ne paraît pas équitable. La valeur accordée actuellement à l’argent n’autorise pas la création d’un monde où chacun pourrait tenir sa place sans avoir à hiérarchiser l’importance de l’homme en fonction du capital dont il peut faire usage.

Autrefois, la force était au cœur de l’organisation; aujourd’hui, le capital s’est emparé de la destinée du monde et demain une nouvelle mutation devra s’opérer.

L’Accumulation

Si le mot capitalisme désigne, de l’avis général, un système économique et social particulier, le contenu du terme renvoie à de multiples définitions. On considère généralement qu’en régime capitaliste, le mobile principal de l’activité économique est la recherche du profit, qui trouve sa contrepartie dans le risque.

Notre société capitaliste a donc façonné, construit et organisé le fonctionnement actuel d’une partie du monde sur des bases erronées et transmises à travers les générations. En effet, le mode de transmission accepté par tous, dans nos sociétés capitalistes, permet de tout transmettre, y compris le pouvoir fictif d’un capital sans aucune valeur intrinsèque (aucune qualité vitale), mais dont la valeur attribuée par la société permet à son détenteur d’influencer et de profiter des acquis de notre civilisation, en agrémentant la qualité de sa vie quotidienne. Qui refuserait de voyager, de posséder des œuvres d’art, de boire du bon vin, de lire les plus beaux manuscrits, de loger dans les immeubles les mieux situés, de posséder luxe, calme, volupté, satiété?…

Ces préceptes créateurs de besoins ont développé la construction d’un monde ayant misé sur le culte de la possession et de la transmission de ces possessions matérielles et/ou virtuelles.

Si nous considérons la nature dans sa globalité comme la seule forme de vie partiellement connue par l’homme et idéalement autorégulée, l’homme ayant voulu tout diriger avec une connaissance infinitésimale des conséquences de ses actes s’écarte de manière sensible de cet équilibre, en perpétuelle évolution, en avançant dans le temps par l’élaboration de constructions virtuelles erronées. Mais pourquoi ne répand-on pas, à grande échelle comme pour la dispersion et la généralisation de l’argent, une nouvelle forme d’intelligence sociale, du savoir, du bien-être et de toutes les vraies qualités d’une vie d’homme?

L’argent, monnaie d’échange, a servi à compenser des transactions ou différents échanges valorisants, mais il a aussi et surtout, pense-t-on, permis la création d’avancées sociales et du savoir. Toutefois, quelle valeur peut-on encore attribuer à cet argent que nos dirigeants semblent incapables d’utiliser massivement pour protéger ou sécuriser notre société (songeons à l’accident nucléaire récent)? Le monde avance en transmettant du matériel, mais on ne se préoccupe pas assez de l’immatériel ni de l’évolution sociale, qui créent pourtant les valeurs essentielles d’une société.

La Transmission

Les deux problèmes fondamentaux liés au capitalisme, à la propriété et à sa possession proviennent d’une possible transmission intergénérationnelle du capital acquis par l’homme durant sa vie, mais également d’une possible croissance exponentielle de ce capital, dans un monde fini, sans commune mesure avec la croissance du vivant en général.

La terre et ses composantes, dont l’homme émane, ne présentent aucune possibilité de croissance physique infinie. Et aucun de ses éléments, autres que les éléments innés, acquis par l’évolution des espèces, ne devraient être transmissibles à une descendance quelconque.

Un épicéa ne dépassera probablement jamais 70 m de haut. Par contre, un capitaliste pourra concentrer, accumuler, développer et posséder, sans limite, ce facteur "capital virtuel" lui octroyant le pouvoir sociétal.

L’expansion du capital peut être mise en corrélation avec la propriété "colonisante" du vivant, qu’il soit animal ou végétal. En effet, le vivant, dont le besoin de croissance est inné, a tendance à se répandre et à coloniser l’espace qui l’accueille.

Pensons à de simples mauvaises herbes envahissant un jardin ou à une meute de loups organisant et dirigeant un territoire… Dès que le vivant dispose des éléments favorisant son expansion, il se développe jusqu’à ses limites physiques.

Au niveau humain, l’accumulation de la propriété, des possessions et du capital pourraient donc être des conséquences directes d’un caractère inné de l’homme. La différence majeure, par rapport à la nature, réside dans le fait que l’accumulation et la transmission de ces "conquêtes", acquises à travers le temps, ne connaîtraient aucune limite chez l’homme.

Le point de rupture du système

L’expansion, la possession et la colonisation font partie des caractéristiques innées du vivant. Cette pathologie innée pourrait être liée à un perpétuel besoin de reconnaissance ou de comparaison, mais nous ne connaissons ni l’origine, ni l’utilité et encore moins la finalité d’une telle caractéristique colonisante de la vie.

Or, lorsque l’organisation sociétale s’articule sur l’accumulation et la transmission, cette spécificité devient un très grand risque. Comme le facteur de concentration de la richesse se polarise sur un groupe proportionnellement de plus en plus restreint d’individus, les risques de tension populaire et de rupture du système deviendront des réalités. La situation deviendra potentiellement incontrôlable si des remèdes radicaux ne sont pas envisagés rapidement… tant que la situation reste sous contrôle.

Et si un départ de solution se traduisait par l’arrêt partiel et/ou total de la transmission intergénérationnelle du matériel?

Voltaire aurait dit: "Je ne suis pas d’accord avec ce que vous dites, mais je me battrai jusqu’au bout pour que vous puissiez le dire"...

 

Paul-Yves Poumay Economiste, conseiller financier

 

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