carte blanche

Face à l'offensive des géants du net, que restera-t-il aux opérateurs de téléphonie?

Charles Cuvelliez  et Jean-Michel Dricot

Apple et Google qui proposent désormais des produits équipés de cartes SIM intégrées et reconfigurables à distanc, voilà un signal de plus de l’arrivée des géants de l'internet dans le quotidien réel des gens.

Par Charles Cuvelliez et Jean-Michel Dricot
Ecole Polytechnique de Bruxelles, ULB

L’information est quelque peu passée sous le radar. Lors des dernières keynote d’Apple, en septembre, et de Google, début du mois, les deux géants de l’internet ont coup sur coup annoncé que les Apple Watch et le nouveau smartphone-vitrine du système d’exploitation Android de Google, le Pixel 2, seront désormais équipées de cartes SIM intégrées et reconfigurables à distance, lorsqu’on changera d’opérateur. C’est une première pour des produits de masse.

C’est une première mais c’est en réalité déjà la troisième fois qu’Apple s’intéresse aux cartes SIM après un brevet déposé en 2011 et une tentative, en 2014, de placer des cartes SIM multi-opérateurs dans des iPad, en Grande-Bretagne et aux Etats-Unis.

De l’eau a coulé sous les ponts

A l’époque, les opérateurs concernés s’étaient rebiffés et avaient interdit ces cartes sur leur réseau. Depuis lors beaucoup d’eau a coulé sous les ponts. La GSMA, qui regroupe les opérateurs mobiles, a émis une norme pour carte SIM réinitilisable à distance, destinées à l’Internet des Objets.

Les cartes SIM traditionnelles et les SIM virtuelles coexisteront longtemps.

Pas sûr, du coup, qu’en 2017, un opérateur oserait encore résister à Apple qui utilise une norme du secteur lui-même, de peur qu’un concurrent ne le coiffe au poteau. Apple ne cache, du reste, pas ses intentions. Parmi les nouveautés que receleront son iPhone X, il y aura la possibilité, si on le souhaite, de supprimer le nom de l’opérateur utilisé sur l’écran…

Si ces SIM reconfigurables ne sont pas totalement virtuelles, elles en ont les vertus. Demain, on pourra activer de telles SIM en scannant avec son mobile un code barre (ou son successeur, le QR code) dans un journal, sur une affiche en rue avec une promotion à la clé. L’opérateur pourra aussi proposer à son client d’activer tous les objets connectés à distance sur son réseau pour autant qu’ils aient une telle SIM. A son retour, le client verra toute sa domotique qui aura migré vers son nouvel opérateur. Vu ainsi, les cartes SIM virtuelles sont un formidable outil pour reprendre la main sur l’Internet des Objets et la relation client.

L’assurance d’un face-à-face

Jusqu’à présent, la carte SIM traditionnelle était le seul lien physique entre l’opérateur et le client. Il amenait ce dernier à fréquenter les boutiques de l’opérateur pour y retirer sa carte. C’était l’assurance d’un face-à-face client vendeur pour proposer d’autres produits ou services, une étape utile quand un opérateur mobile se lance, convergence oblige, dans l’Internet fixe, la TV, à l’instar d’Orange.

Dans ce contexte, l’opérateur devra trouver d’autres moyens d’attirer le client en boutique. Et il lui faudra (re)penser sa stratégie omnicanal, ce subtil équilibre entre vente/marketing sur Internet et en magasin.

Fidéliser le client... autrement

A l’évidence, les cartes SIM virtuelles présentent des risques nouveaux : hacking, fraude, usurpation d’identité. Il suffit de se souvenir des précautions prises par les opérateurs avant de vous accepter comme client et vous donner une carte, carte prépayée comprise depuis que l’identification est obligatoire.

On peut imaginer que dans les pays où le prépaiement est majoritaire, les clients seront plus volages. Les opérateurs devront donc y chercher à fidéliser leurs clients avec autre chose que le prix : la qualité, le contenu, l’expérience utilisateur.

Une éclaircie pour les fabricants de cartes SIM

Cette évolution constitue, par contre, une éclaircie pour les fabricants de SIM, comme Gemalto, dans le paysage assombri des cartes SIM plastiques. Ils fourniront les nouvelles solutions softwares, la sécurité et l’identification aux moments critiques que sont la préparation du nouveau profil et de son envoi sur la carte SIM virtuelle du client.

Comme les cartes SIM traditionnelles et les SIM virtuelles coexisteront longtemps, les logiciels de support pour les procédures d’activation devront être les plus transparents possibles pour éviter à l’opérateur mobile d’avoir à gérer deux systèmes séparés.

Nouvel eldorado

Placer des cartes SIM virtuelles dans les objets connectés, tel est bien le nouvel eldorado que lorgent les opérateurs mobiles. Ce faisant, ils reprendraient ainsi le contrôle de l’Internet des Objets (IoT) qui leur échappe.

Il faut dire que les cartes SIM virtuelles devraient rendre ce marché beaucoup plus dynamique. On pourrait en effet facilement changer d’opérateur IoT en reconfigurant à distance la carte SIM. Or avec des cartes SIM traditionnelles, il faut encore les changer à la main et Dieu sait à l’avenir combien il y aura d’objets connectés à gérer...

Sans carte SIM, ces objets connectés seraient la propriété exclusive des fabricants, connectivité comprise. C’était d’ailleurs ainsi que fonctionnaient les mobiles avant que le GSM n’arrive et offre la liberté de changer d’opérateur tout simplement en changeant de carte SIM.

Dans cette bataille qui s’annonce, les opérateurs ont une bonne réputation pour ce qui est de gérer et protéger les données privées comparés aux sociétés de l’Internet. Or les objets connectés géreront quantité de données sensibles (pensons, par exemple, aux capteurs quel’on pourrait avoir sur soi). Une bonne protection des données IoT constituera donc une autre porte d’entrée dans l’Internet des Objets.

Parallèlement, les MVNO, ces opérateurs virtuels mobiles qui louent le réseau aux opérateurs mobiles pour leur propres clients, pourraient eux aussi revenir en force vers la carte SIM virtuelle.

Il leur sera en effet facile désormais de conclure un contrat avec tous les opérateurs mobiles et en fonction du prix, du profil de son client, mettre l’un sur l’opérateur A, l’autre sur l’opérateur B, etc.. Ou alors menacer de passer en masse d’un opérateur hôte à l’autre, une menace vite mise à exécution, le cas échéant.

Les fabricants de smartphone suivront-ils l’exemple de Google avec Pixel 2 qui est censée être la vitirine d’Android ?

Les SIM de Apple et de Google qui se mettent au hardware consituent à n’en pas douter un signal supplémentaire de l’arrivée imminente des géants de l’Internet dans le quotidien réel des gens, pas uniquement par écran PC interposé. La multiplication des points de collecte de données destinés à alimenter les algorithmes et les logiciels devrait leur permettre de dominer l’Internet des Objets.

Pour en savoir plus: E-SIM for consumers — a game changer in mobile telecommunications? By Markus Meukel, Markus Schwarz, and Matthias Winter, Mc Kinsey, Janvier 2016

Lire également

Publicité
Publicité
Publicité
Publicité

Contenu sponsorisé

Partner content