interview

Filippo Grandi: "Le phénomène migratoire va resurgir, encore plus impérieux"

©AFP

Après plus de trente ans dans l’humanitaire, la vocation initiale s’est transformée en un engagement sans faille. Filippo Grandi, le Haut Commissaire des Nations Unies aux Réfugiés, affiche la force tranquille de ceux qui sont habités par leur profession. Or, jamais comme aujourd’hui, le travail du Commissariat qu’il dirige n’a été plus fondamental. Plus de 70 millions de réfugiés, contraints de quitter leur ville, voire leur nation d’origine, cherchent, à travers les chemins du monde, un lieu d’accueil. Une réalité que l’Europe, traversée par la rhétorique de l’exclusion, semble parfois faire semblant d’ignorer. Alors qu’en 2018 six migrants sont morts chaque jour en tentant de traverser la Méditerranée, la stigmatisation du réfugié continue de battre son plein.

Interview par
Silvia Benedetti, à Genève

Y a-t-il une image dans votre esprit qui symbolise le drame de l’immigration?

©EPA

J’ai visité les centres de détention de migrants en Libye. Peu importe quelle définition on leur donne, ce sont des lieux horribles de souffrance, d’abus et de désespoir. Toutes les personnes détenues, réfugiés qui fuient guerres et persécutions ou migrants économiques, sont dans une détresse absolue. J’y ai constaté un degré d’abus comme on le voit rarement ailleurs par le monde. Or, cette situation, d’une extraordinaire complexité, fait face à la simplicité du discours politique qui, en Europe, se résume en une équation sommaire entre accueil et rejet.

Pourquoi dites-vous que la définition de ces lieux n’est pas si importante?

Ce qui compte est de faire sortir ces personnes de ces centres. Les définitions tombent lorsque l’on est dans une situation de vie ou de mort. La définition est importante au moment de la demande d’asile. Une distinction nette doit être faite entre réfugiés politiques et migrants économiques. La figure du réfugié s’accompagne d’une construction juridique que l’on ne peut pas affaiblir, surtout aujourd’hui, alors que les migrants économiques – qui méritent tout notre respect – utilisent de plus en plus les canaux migratoires des réfugiés.

Vous dites qu’il faut arrêter de parler d’urgence migratoire" pour l’Europe…

©Olivier Polet

Un continent riche, de 500 millions d’habitants, peut gérer l’arrivée de quelques dizaines de milliers de personnes par an. Pourtant, en Europe, la rhétorique de l’impossibilité de l’accueil prévaut, comme aux Etats-Unis et en Australie. Je comprends que les Européens se laissent parfois séduire par les sirènes de l’exclusion, mais elles n’apportent aucune solution. Il est impératif de gérer ces flux. Il faut que les réfugiés puissent formuler une demande d’asile; il faut des procédures d’accueil plus structurées; une politique de visa et de quotas conjointe et rationnelle. Et il faut que les rapatriements se fassent de façon humaine. Or, la stratégie migratoire de l’Europe se réduit à une bagarre de ministres à celui qui va accueillir le plus petit nombre de migrants…

Que faire?

Accepter le fait qu’en matière migratoire tout est lié: le droit de la mer et les causes profondes des départs, les sauvetages en Méditerranée et les conflits que l’Europe n’a pas su endiguer. Au risque de sembler un peu idéaliste, je crois que, sans une stratégie claire, le phénomène migratoire pourra certes être contenu mais il va resurgir, encore plus impérieux. Nous vivons dans un monde ouvert, avec des réseaux de passeurs très efficaces.

De nombreux partis populistes ont gagné les faveurs de l’électorat en misant sur la peur de l’immigré…

©EPA

Si les électeurs ont voté pour ces partis, leur vote est légitime. Ce que je trouve dérangeant, et je l’ai indiqué à plusieurs ministres européens, notamment au ministre de l’Intérieur italien, Matteo Salvini, c’est l’utilisation d’un langage xénophobe, haineux contre les réfugiés, les migrants, les minorités. Ce langage va à l’encontre de tous les principes de l’Europe. Et nous savons très bien où cela mène, il suffit d’évoquer les attentats de Christchurch en Nouvelle Zélande. J’exhorte les représentants politiques européens à éviter cette rhétorique toxique et les leaders modérés à la condamner avec la plus grande vigueur. Il n’y a pas de demi-mesures à cet égard.

Pour quelles raisons avons-nous parfois du mal à éprouver de la compassion vis-à-vis des réfugiés?

C’est le corollaire direct de ces stratégies électorales du rejet, conçues pour créer un consensus facile, et qui se nourrissent d’appréhensions ataviques que l’on peut comprendre. Cette société globalisée angoisse ceux qui en bénéficient moins. La diversité culturelle est souvent perçue comme une menace. La solution est, à travers des choix politiques indéniablement difficiles, d’offrir les bienfaits de la globalisation au plus grand nombre. Le problème n’est pas l’immigré en soi – ce bouc émissaire commode – mais une insertion économique qui s’avère parfois impossible.

Quelle note donneriez-vous à l’UE pour ses politiques d’accueil?

©Olivier Polet

Je ne peux pas donner une note unifiée. Je bénéficie de l’excellente collaboration des institutions européennes, notamment de la Commission. Mais quand la question migratoire est transférée, d’un point de vue politique et opérationnel, aux États membres, je suis confronté à une variété extraordinaire de réponses. Je veux ici rappeler l’exemple de l’Allemagne. Le jugement de l’Histoire donnera raison à la Chancelière Merkel d’avoir ouvert les portes du pays à un million de réfugiés. Elle a sauvé la conscience morale de l’Europe. Et, grâce à de bonnes stratégies d’intégration, une grande partie des Syriens accueillis a entamé un parcours de formation professionnelle ou a déjà obtenu un emploi.

Vous semblez optimiste?

Je viens de rencontrer la Première ministre d’Islande. Elle m’a raconté qu’une famille africaine, ayant déposé une demande d’asile, est venue vivre dans son immeuble de Reykjavik. Et, alors que nous nous laissons submerger par toutes les questions relatives à la possibilité de l’intégration de l’Autre, ses trois enfants avaient déjà trouvé, chez les enfants de ces voisins africains, de merveilleux compagnons de jeu. La solution est peut-être inscrite dans la pureté des nouvelles générations qui, mieux que nous, absorbent et incarnent la force d’une culture positive de mixité et d’acceptation des différences.

N’est-il pas désormais nécessaire de faire, d’un point de vue juridique, une plus nette distinction entre "réfugié politique" et "migrant économique"?

©Photo News

La définition de l’asile politique, née de la Convention de Genève de 1951 et conçue avant tout pour les réfugiés en provenance du bloc soviétique, ne cesse d’être adaptée. Guerres, processus de décolonisation, changements climatiques, migrations mixtes nous confrontent à des réalités nouvelles. En 1951, personne n’aurait accepté qu’un individu fuyant son pays en raison de discriminations d’ordre sexuel puisse être considéré comme un réfugié. Aujourd’hui, oui. Regardons aussi la violence qui ébranle certains états d’Amérique latine, où des groupes armés – qui recrutent des enfants, violent des femmes, occupent des maisons – se comportent comme des gouvernements abusifs. Une constante flexibilité est donc nécessaire.

La difficulté de trouver des réponses supranationales au phénomène migratoire ne montre-t-elle pas la fragilité du concept même de "responsabilité collective"?

C’est un paradoxe extrême! Pourquoi tant de discussions sur les pactes globaux alors qu’il est évident que pour résoudre les grandes questions migratoires, économiques, climatiques et de sécurité, on ne doit parler que d’une seule voix? Je ne suis pas naïf, je comprends l’efficacité du "nous d’abord" mais je suis étonné de voir à quel point une logique électorale à si courte vue puisse être aussi résistante. Je parlais récemment avec l’ancienne Haut-commissaire Sadako Ogata, en poste dans les années 90’. Elle me disait: "Je pouvais compter alors sur la solidarité globale. Le monde d’aujourd’hui est bien plus égoïste."

Comment expliquez-vous que la meilleure réponse solidaire face aux migrants vienne souvent des nations les plus pauvres?

©REUTERS

Ceux qui ont moins partagent souvent plus volontiers le peu qu’ils possèdent. Je pense à certaines communautés au Bangladesh qui, spontanément, ont structuré l’accueil pour les réfugiés Rohingyas. Ou encore à la générosité instinctive des habitants de certains villages très pauvres en Afrique qui n’hésitent pas à aider "leurs frères" réfugiés. Mais il s’agit d’une solidarité immédiate qui ne peut pas durer. Il faut apporter à ces pays d’accueil une aide humanitaire globale, à long terme. Autrement ces nations risquent d’être déstabilisées et si l’Occident les abandonne, ce faisant, il adopte consciemment une tragique nouvelle forme de colonialisme.

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