interview

Frédéric Lenoir: "Spinoza comme remède à nos passions tristes"

©Hollandse Hoogte / Joost van den Broek

Que reste-t-il de l’euphorie du passage à l’an 2000? Fondamentalisme religieux, terrorisme, dérèglement climatique, système financier à bout de souffle, augmentation des inégalités: on peut difficilement prétendre que le monde évolue en bien. Mais plutôt que de sombrer dans la déprime, Frédéric Lenoir, philosophe et essayiste français, invite à lire – ou à relire – Baruch Spinoza (1632-1677).

Interview
par Jean-Paul Bombaerts

Ce "Mozart de la Pensée" qui vécut dans une Europe secouée par les guerres de religion peut nous aider à mieux vivre au 21e siècle. La philosophie pour guérir les maux de notre époque, tel est aussi le crédo (si l’on ose dire) de Frédéric Lenoir. En 2016, il a lancé des ateliers de philosophie dans les écoles en France mais aussi en Belgique, à Molenbeek.

Comment avez-vous découvert Spinoza?

Dans ma jeunesse, je n’ai fait qu’effleurer Spinoza. Après l’avoir relu il y a cinq ans, ce fut l’éblouissement. Au point qu’aujourd’hui je le considère comme le plus grand des philosophes. Il a révolutionné la philosophie comme Copernic a révolutionné l’astrophysique. Et pourtant, sa pensée est complexe et reste en partie méconnue. On a intégré Spinoza dans sa dimension politique, mais pas dans sa dimension éthique.

Pourquoi Spinoza est-il si difficile à lire?

Son langage est très sec. Il écrit de façon géométrique, avec des phrases très denses et un vocabulaire emprunté à la métaphysique du 17e siècle, avec des axiomes, des définitions et des démonstrations. L’effort est cependant récompensé, car ce qu’il dit est très éclairant. Il était non seulement en avance sur son temps mais, à certains égards, aussi sur le nôtre. Pour ma part, j’ai essayé de rendre Spinoza plus accessible.

Qu’est-ce que nous devons à Spinoza?

C’est le précurseur des Lumières. Il a ouvert la voie à la démocratie et la liberté de conscience et d’expression. Il a dénoncé la religion comme dangereuse car fondée sur la peur et le besoin de dominer. Ce qui crée inévitablement de la violence. La philosophie, au contraire, apporte la raison qui apaise nos sociétés. Le système politique idéal est celui où la religion est privatisée. Et même dans la vie privée, on ne devrait plus avoir besoin de rituels religieux. Spinoza est aussi le père de l’exégèse des écritures sacrées. Ce qui lui a valu bien des ennuis, y compris au sein de la communauté juive dont il a été chassé. Il vivait aux Pays-Bas, pays le plus libre de l’époque, et pourtant on a tenté de l’assassiner. Mis à l’index par le Vatican, il a publié sous un faux nom chez un faux éditeur.

Le primat de la raison, c’est le point de départ de Spinoza.

La raison doit nous éclairer sur ce qui est vrai ou pas. Nos choix sont avant tout guidés par nos affects, nos phobies, notre inconscient. En ce sens, on ne naît pas libre, mais on le devient. L’homme est fondamentalement un être de désir. Platon affirmait que l’homme désire ce qui est bon. Spinoza, au contraire, affirme que l’homme désigne comme bon ce qu’il juge désirable. Quand on lit Spinoza, on se dit que Freud n’a rien inventé…

En quoi Spinoza a-t-il révolutionné l’éthique?

Depuis Platon, on a raisonné en termes de dualité entre l’âme et le corps. L’un doit maîtriser l’autre. Pour Spinoza au contraire, l’âme et le corps ne font qu’un. La vraie dualité se situe, selon lui, entre la joie et la tristesse. La morale consiste à faire travailler ensemble l’âme et le corps pour nous mettre dans la joie éclairée par la raison. Ce qui est mauvais, c’est ce qui nous met dans la tristesse.

C’est assez relativiste comme façon de voir les choses, non?
En effet, la joie et la tristesse peuvent varier d’une personne à l’autre. C’est comme l’alimentation: ce qui est bon pour l’un peut être mauvais pour l’autre. Sauf que tout doit être placé sous le signe de la raison universelle qui nous invite à respecter notre prochain. Certains peuvent se laisser tenter par de fausses joies. Prenez le terroriste qui tue pour pouvoir accéder au paradis, c’est une joie qui n’est pas morale.

Le monde serait-il meilleur sans religion?

Dans un monde idéal où tout le monde serait animé par la raison, il n’y aurait plus besoin de religion. La philosophie suffit à elle seule. Mais c’est un exercice exigeant qui n’est pas à la portée de tout le monde. Pour ceux qui ne peuvent ou ne veulent pas produire l’effort, la religion a une utilité sociale en prônant des préceptes moraux. Mieux vaut d’ailleurs une religion qui invite à la morale que de n’avoir aucune morale. Le problème, c’est l’obéissance imposée aux fidèles et la violence.

Sur la place de la femme, Spinoza ne se montre pourtant pas si moderne que cela.

C’est en effet un point où il n’a pas su dépasser les préjugés de son temps. Il estimait par exemple la femme trop soumise à ses affects pour être capable de voter. Spinoza a beau être un génie, il avait aussi ses imperfections. Ce qui, au passage, en dit long sur la puissance du préjugé à l’encontre des femmes.

Vous voyez en Emmanuel Macron un personnage spinozien.

Face à Mélenchon et Marine Le Pen qui ont joué sur le registre de l’émotion, Macron a mené une campagne rationnelle, prônant l’apaisement. Il utilise un vocabulaire spinozien en évoquant les passions tristes que sont la peur, l’envie, le défaitisme. À cela, il oppose un optimisme et un volontarisme qu’on retrouve chez Spinoza. Tous deux sont lucides sur l’être humain mais pensent qu’il y a moyen de l’améliorer.

Donald Trump, c’est l’anti-spinozien?

Totalement. C’est un personnage entièrement mû par ses affects et ses passions tristes que sont la colère, la peur, le ressentiment. Il n’est pas dans la raison. Et il a été porté au pouvoir par la peur et la colère d’une partie des Américains.

En quoi Spinoza peut-il nous aider face au populisme et à l’obscurantisme religieux, les deux maux de notre époque?

La cause profonde du mal, c’est l’ignorance. Pour que la démocratie fonctionne, le cadre juridique ne suffit pas: il faut aussi nous libérer de l’esclavage des émotions. Il est urgent d’apprendre à nos jeunes à penser, à démasquer les manipulations religieuses, les théories complotistes, à débattre de manière démocratique sans s’invectiver. L’autre remède, c’est la vie tout simplement. Il ne faut pas s’arrêter de vivre à cause de la menace terroriste. Mis au banc de la société, Spinoza a trouvé le bonheur dans la fréquentation de ses amis, la réflexion philosophique, la dégustation des joies simples de la vie.

"Le miracle Spinoza", Frédéric Lenoir, éditions Fayard, 232 pages, 19 euros

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