interview

Gabriel Ringlet: "Et quand l'homme vivra 300 ans, on en fera quoi?"

La question clé face à l’essor des technologies est, selon Gabriel Ringlet: "Au service de qui et de quoi?" ©Dieter Telemans

À la fois prêtre, écrivain, journaliste et universitaire, Gabriel Ringlet fut aussi professeur et vice-recteur de l’Université catholique de Louvain. Dans son prieuré de Malèves-Sainte-Marie, où il expérimente depuis plus de trente ans d’autres façons de célébrer, il pose un regard acéré sur les grandes questions qui agitent notre société.

Dans un monde gouverné par l’incertitude, où tout doit aller vite, où le chacun pour soi fait loi, quel regard portez-vous sur la société actuelle?

Nous sommes en réalité à la frontière entre deux trop pleins. Un trop plein d’absolu et un trop plein de relatif. Dans notre société, la tentation est forte de regarder vers le haut, ce qui peut être très dangereux. Toute institution qui rassemble les hommes autour d’une idée trop forte tend à devenir une institution violente. Je me méfie donc des mobilisations trop fortes; je me méfie du trop-plein d’absolu.

Parallèlement, et c’est typique de notre époque, nous sommes menacés par un trop plein de relatif, autrement dit par le relativisme. Nous sommes face à des identités morcelées, des identités fragmentées et hésitantes. Les piliers traditionnels, les figures de référence sont largement vermoulus; les croyances s’équivalent, on prend un peu de tout, on ne prend pas position, on renvoie les points de vue dos à dos. Ce syncrétisme doux, ce relativisme mou m’inquiète autant que le fanatisme car il conduit à l’indifférence et singulièrement à l’indifférence à l’autre.

Entre la conviction assassine et l’indifférence qui peut être tout aussi assassine, le grand pari d’aujourd’hui c’est donc de penser le relatif et proposer une vérité qui soit par définition toujours plurielle; c’est de donner des repères mais qui ne sont pas rigides et n’obligent jamais.

©Photo News

Sur quel socle peut-on encore fonder une société qui se voudrait pacifique et prospère? La démocratie? Mais alors comment la revivifier?

On peut revivifier les démocraties au travers d’expériences fortes, concrètes et généreuses sur le terrain. Que ce soit à l’égard des réfugiés, dans les prisons, en gériatrie, il y a des tas de lieux ou la fragilité est grande et où l’avenir de la démocratie passe par ceux qui vont tenter de redonner vie à cette fragilité. Il y a un véritable avenir pour notre société et pour notre démocratie si elles rencontrent vraiment les problèmes de vulnérabilité contemporains. Et si elle se montre créative et originale de ce point de vue-là.

Entre le "c’était mieux avant" défendu ouvertement pas certains philosophes et "l’avenir s’annonce radieux" grâce à notre inventivité, le progrès n’est-il pas ambivalent?

Nous savons que la médecine, entre autre, progresse de manière spectaculaire d’un point de vue technologique. On va pouvoir de plus en plus maintenir en vie par exemple des personnes atteintes de cancer mais dans quelles conditions de fragilité? Il ne suffira pas de privilégier les développements technologiques mais il faudra aussi parallèlement être très attentif à la vulnérabilité que cela entraîne. Il faudra peut-être ajouter qu’au motif qu’on sait faire quelque chose, on prenne parfois la décision de ne pas le faire. En clair, toujours se poser la question du sens de l’acte que l’on pose.

Il ne s’agit donc absolument pas d’arrêter le progrès car nous en sommes incapables. Il y a une logique de la recherche qui se poursuivra envers et contre tout. Il y a une logique de l’intelligence et de l’invention qui ne s’arrêtera pas et qu’il ne faut pas arrêter. Mais la question cruciale est le fossé qui se creuse entre l’évolution technologique et l’évolution morale. La question est celle d’accélérer le progrès moral, de l’élever pour que les deux soient à la même hauteur sachant que le progrès moral est en retard par rapport au progrès technologique. Nous avons terriblement besoin de penseurs, de philosophes, de théologiens, de moralistes… d’artistes pour que notre progrès moral soit à la hauteur du technologique.

©Photo News

On a dénombré quelque 5.000 attentats suicides dans le monde entre 1990 et 2015. Le terrorisme djihadiste reste tragiquement présent dans l’actualité et questionne notre rapport à la mort. Qu’est-ce qui, au XXIe siècle, peut pousser un homme à se faire exploser dans le but de tuer un maximum de gens?

Le philosophe français Paul Ricoeur disait que toute mobilisation autour d’une idée trop forte est extrêmement dangereuse. Le terrible paradoxe de paroles fortes, comme c’est le cas du Coran ou de la Bible, c’est de croire qu’il faut les exposer de manière forte. Plus une parole est forte plus on doit la délivrer faiblement, très délicatement. Beaucoup de Dieu nous donne la nausée et nous écarte de lui. Un peu de Dieu peut nous en approcher délicatement. Voilà la toile de fond.

L’écrivain Rachid Boudjedra, dans un de ses romans, disait, lui, que pour faire disparaître ce terrorisme islamique et ce que Daech engendre, et plus généralement l’intégrisme de notre société, il fallait de toute urgence que nous travaillions sur nos intégrismes intimes. Bernanos disait, lui, qu’il est plus facile qu’on imagine de se haïr. Et Boudjedra faisait remarquer combien ces jeunes qui se font sauter peuvent avoir la haine d’eux-mêmes. Cela n’explique évidemment pas tout mais ce n’est qu’en cessant de se répudier soi-même qu’on arrivera à lutter contre les fanatismes extérieurs. Il faut néanmoins être implacables. On peut analyser les choses mais il faut être implacable. Le djihad est d’abord une lutte en soi. Comment résister? En luttant contre les intégrismes intimes. Il faut travailler à fond la question culturelle et identitaire. On a besoin d’une identité joyeuse, pas d’une identité repliée.

©BELGA

Les courants transhumanistes se développent. Ce faisant, en cherchant à prolonger notre vie pour tendre vers l’immortalité. Est-on en train de chercher à refouler la mort?

Il y a quelques années je débattais avec deux intervenants scientifiques à propos du transhumanisme. L’un d’eux me disait que les enfants qui naissent aujourd’hui vivront souvent jusqu’à 100-120 ans. Et dans 50 ans, ils pourraient atteindre 200 ans. J’ai posé une question: "Et quand il vivra 300 ans, on en fera quoi?" Pas de réponse.

Aujourd’hui, il devient normal d’avoir 100 ans mais qui sait ce qui se passe dans les maisons de retraite? Qui entend l’appel au secours des vieux qui veulent en finir? Pas de réponse. Le transhumanisme rejoint la question du progrès technologique où la dimension spirituelle fait cruellement défaut.

C’est absurde de vouloir augmenter la durée d’existence alors qu’en même temps nous n’arrivons même pas à donner du sens à des existences plus courtes. De fait, l’enjeu derrière cela, c’est en fait la manière dont nous regardons la mort, la manière dont nous l’intégrons de manière positive.

Une société qui donne place à la mort en la respectant est une société qui se porte mieux. "Mourrez, nous ferons le reste" que l’on retrouve parfois comme slogan dans certains centres funéraires…

Savez-vous qu’aux Etats-Unis, il y a moyen de ne pas prendre congé lors d’un décès et que l’on met les centres funéraires à côté des grandes surfaces, en bordure d’autoroutes. J’ai perdu mon papa mais pas grave je peux quand même aller au boulot… Je viens au funérarium et en même temps je fais mes courses; le reste est pris en charge…

Quand la mort est là il faut oser rompre avec notre quotidien. Je me bats pour un congé à la hauteur de celui que l’on donne pour la naissance. Pour que les choses évoluent qualitativement, il faut rendre la mort positivement présente quand tout va bien. Autrement dit, la mort, parlons-en tant qu’il fait beau. Parlons-en quand tout va bien. N’ayons pas peur de la rendre présente et familière.

©AFP

Quel regard portez-vous sur la crise migratoire? Faut-il s’offusquer de la politique menée par l’Europe?

Oui. La politique menée par l’Europe est totalement incompréhensible. Comment est-ce possible que des politiques à pareil niveau de responsabilité aient un raisonnement à si courte vue? En réagissant uniquement par le sécuritaire, c’est se tromper complètement de chemin. Le phénomène migratoire en est à ses tout débuts. Il va s’amplifier. L’identité des nations va de plus en plus se métisser.

Nous faisons le contraire de ce que nous devrions faire pour construire ce monde pacifique. Au lieu de traiter les immigrés par la dureté, l’enfermement, l’expulsion parce qu’ils viennent déranger nos identités il faudrait les accueillir de manière tellement ouverte qu’en rentrant chez eux ils soient nos ambassadeurs; qu’ils soient des coopérants, qu’ils aient reçu du monde occidental ce qu’il avait de meilleur à leur offrir de façon à ce qu’ils puissent aussi transformer ce qui se passe chez eux. Cette crise migratoire n’est pas qu’un mauvais moment à passer. Nous sommes dans le très long terme. Donc, autant investir tout de suite!

À maints égards, nous sommes régulièrement résumé à des agrégats de données. Faut-il contenir ce techno-pouvoir?

Ces chiffres et données qui nous résument, le clonage humain, l’IA, la robotique etc. Je mets tout ça sur le même plan, celui de l’évolution scientifique. On fait des bonds technologiques, robotiques, en avant prodigieux. Et il n’existe aucun exemple historique dans la science qui montre que l’on soit parvenu à arrêter une évolution parce qu’on se serait dit un moment: "Stop! On va trop loin".

La question clé est plutôt: au service de qui et de quoi? Et seul un développement de la conscience, de la spiritualité, de la morale peut permettre d’y répondre.

À cet égard, je pense qu’il y a un énorme travail culturel à faire à la fois à titre individuel et collectif. Mais comment faire comprendre au politique qu’investir dans la culture, dans tous les chemins de l’imaginaire qu’elle emprunte, est un enjeu majeur? Que ce n’est pas uniquement des loisirs et de la distraction, loin s’en faut? Toutes les formes de culture doivent être valorisées et retrouver des moyens. Car c’est précisément la culture qui construit notre résistance, dans le sens positif.

Lire également

Publicité
Publicité

Echo Connect