carte blanche

Isaac Getz "La majorité des employés se sentent aujourd'hui désengagés"

Selon Isaac Getz, "la Belgique est avec la France le seul pays où il existe un vrai mouvement de libération d’entreprises". ©BELGAIMAGE

Docteur en psychologie et professeur à ESCP Europe, Isaac Getz s’intéresse de près au monde de l’entreprise.... et à sa libération. Pour lui le modèle de "bureaucratie hiérarchique" s’avère désormais incapable de répondre aux nouvelles tendances et pose la question d’un mode d’organisation différent.

Interview
par Frederic therin

Les entreprises sont de plus en plus nombreuses à ressentir le besoin de se transformer pour répondre aux nouvelles attentes de leurs clients et de leurs salariés. Comment expliquez-vous ce phénomène?

Nous vivons dans un monde plein de volatilité, d’incertitude, de complexité et d’ambiguïté (ndrl: généralement désigné par l’acronyme VUCA). Ce monde challenge l’organisation héritée de la révolution industrielle.

Lorsque les paysans sont arrivés dans les usines et devaient être encadrés, une solution mathématique s’est imposée. La "bureaucratie hiérarchique" qui permet d’encadrer le maximum de personnes avec un minimum d’encadrant est un modèle basé sur la hiérarchie et sur des procédures qui disent aux salariés comment travailler et les contrôlent.

Ce système s’est avéré très efficace. Des études montrent en effet que le niveau de vie dans les pays développés qui ont épousé ce modèle a été multiplié par 25 entre 1825 et 2001 alors qu’il n’a progressé que de 60% dans le reste du monde.

Ces dernières années, la face cachée de cette organisation est toutefois devenue difficile à éviter. Ce modèle a notamment tendance à déresponsabiliser et à infantiliser les salariés car leurs supérieurs leur disent constamment ce qu’ils doivent faire.

Dans le monde occidental, la majorité des salariés se sentent aujourd’hui désengagés. En France, ce pourcentage atteint même… 91%. Les gens vont au travail à reculons et ils jugent que leur emploi est juste un moyen pour eux de gagner de l’argent. Pour eux, leur vie est ailleurs que dans l’entreprise.

Quand les sociétés ont-elles pris conscience de cette évolution?

À partir de 2005, lorsqu’elles ont ployé sous le poids de pressions distinctes. La demande n’a ainsi jamais été aussi volatile et instable. Les générations Y et Z qui sont arrivées sur le marché du travail ne veulent plus, quant à elles, intégrer "l’entreprise du père" mais "l’entreprise des pairs" ce qui met au défi le modèle traditionnel des employeurs.

La pression des technologies inquiète également les sociétés qui se demandent si elles ne seront pas "ubérisées". Le modèle de "bureaucratie hiérarchique" s’avère incapable de répondre à ces tendances lourdes et pose la question d’un mode d’organisation différent.

Les entreprises ont-elles toutes prises conscience de ce phénomène?

Je ne vois pas d’entreprises, sauf quelques exceptions, qui disent pouvoir continuer de travailler comme dans le passé. Même l’administration et l’armée ont compris qu’elles devaient se transformer.

Comment aujourd’hui l’entreprise peut-elle se transformer?

Il y a actuellement des expérimentations qui vont dans tous les sens. Certaines sociétés optent pour le modèle participatif, d’autres préfèrent le système collaboratif.

Moi, j’étudie particulièrement les entreprises libérées. La libération d’entreprise n’est pas un modèle ou une méthode qu’il suffit d’appliquer. Il s’agit plutôt d’une philosophie qu’un patron libérateur articulera autour de l’héritage humain et culturel de sa société. L’objectif est de permettre aux salariés de révéler leurs talents et de s’autodiriger.

Quels sont les déclics qui encouragent un dirigeant à "libérer" sa société?

Ils sont doubles. Le premier est économique. Certaines entreprises, qui enregistrent de mauvais résultats ou n’ont aucun horizon au-delà de trois ans, savent qu’elles sont en danger et qu’elles doivent modifier leur mode organisationnel. Mais c’est un déclic superficiel.

Le vrai déclic profond concerne le cœur des dirigeants. L’un d’entre eux m’a expliqué un jour qu’il en avait assez de vivre avec ces deux "moi". Le "moi personnel", qui comprenait des valeurs qu’il appliquait à sa famille et à ses amis, était en perpétuel conflit avec son "moi professionnel". Ne voulant plus vivre avec cette rupture, il a choisi de construire un mode organisationnel en adéquation avec son "moi personnel".

Quelles sont les étapes à franchir pour libérer une entreprise?

Il n’y a pas de méthode préétablie. Une fois le travail sur soi accompli, il faut définir avec l’ensemble des salariés les valeurs clés autour desquelles les gens veulent être animés. On leur demande ensuite d’indiquer les symboles et les pratiques organisationnelles qui ne sont pas en phase avec ces valeurs et de les transformer en nouvelles façons de travailler davantage en phase.

Certaines solutions ne fonctionneront pas forcément tout de suite ou bien. Il est donc nécessaire de les faire évoluer. Cette transformation prend du temps mais elle fonctionne.

En Belgique, le ministère de la sécurité sociale est entré dans cette dynamique dès 2005. Il a été suivi il y a deux ans par le ministère des transports et de la mobilité. Certaines entreprises et organisations telles que l’agence de presse Euronews et Decathlon Belgique ont suivi cette voie. À ma connaissance, on trouve plus de sociétés libérées dans les régions francophones que dans la partie néerlandophone du royaume. Mais la Belgique est avec la France le seul pays où il existe un vrai mouvement de libération d’entreprises.

Vous expliquez souvent que la France a pris une certaine avance dans ce domaine pour tenter de rattraper son retard en matière d’organisation managériale. Est-ce le cas également de la Belgique?

Par vraiment. Car si la France se situe à la 110ème place du classement concernant la qualité des relations entre les employeurs et leurs salariés établie par le Forum de Davos, la Belgique, qui est 37ème, est plus proche des Pays-Bas en 6ème position.

N’est-il pas étonnant que des ministères aient montré la voie aux entreprises privées?

Pas vraiment. Les pouvoirs publics en Belgique ne sont pas du tout les mêmes qu’en France. Un monde les sépare. Votre pays est largement décentralisé alors que le modèle hexagonal est encore monarchique et centré à Paris. Vos ministères sont très autonomes un peu comme les collectivités en France ce qui leur permet de pouvoir mettre en place facilement et rapidement certaines expériences en termes d’organisation managériale.

Libérer son entreprise ne crée-t-il pas des tensions au sein du personnel?

Les études psychologiques montrent que l’être humain aime avoir des responsabilités et prendre des décisions sans l’aide de quiconque. Il est contre-nature de vivre sous un contrôle et de ne pas avoir de liberté et de responsabilité.

Si travailler pour une entreprise libérée peut créer une certaine incrédulité chez les collaborateurs au début, la plupart sont ensuite très satisfaits de cet environnement car il va avec la nature humaine. Un climat de confiance et de liberté d’action favorise la prise d’initiative et encourage la réalisation de soi. Les salariés ainsi s’engagent davantage et ressentent plus de plaisir au travail. Seule une petite minorité de personnes, qui ont été infantilisées trop longtemps, peuvent avoir des difficultés à s’adapter.

Les dirigeants, qui sont habitués au pouvoir de dire et de contrôler, doivent, quant à eux, se transformer en leaders serviteurs. Cela ne va pas sans travail sur soi via un coaching voire une psychanalyse mais la plupart des patrons parviennent à s’adapter car leur objectif final est d’assurer la pérennité de l’entreprise.

Beaucoup de managers ont, par contre, l’impression que le sol se dérobe sous leurs pieds quand leur société se libère. En passant d’opérationnels à facilitateurs, ils redoutent de perdre leur raison d’être. Leur rôle n’est plus de contrôler mais d’être au service de leurs équipes afin qu’elles donnent le meilleur d’elles-mêmes. C’est un énorme changement qui doit être accompagné dans le respect.

Ne vaut-il donc pas mieux transformer son entreprise moins radicalement sans la "libérer" totalement?

Le débat autour de cette question existe depuis longtemps mais le modèle de "bureaucratie hiérarchique" a aujourd’hui atteint ses limites. Les entreprises cherchent en conséquence à se transformer de manière radicale et il n’est plus possible de donner seulement "un peu" d’autonomie aux collaborateurs.

Pensez-vous que de plus en plus de sociétés vont se libérer dans les années à venir?

Je le crois et le constate. De plus en plus de dirigeants de société mais aussi des administrations et des unités militaires souhaitent me rencontrer pour parler de ce thème. Certains signes montrent que les choses sont entrain de bouger. Tous les autres acteurs de l’écosystème de la libération d’entreprise sont également de plus en plus consultés.

En Belgique, des événements sur ce thème sont fréquemment organisés notamment à Bruxelles et à Liège. La presse, la télévision et les radios parlent de ce sujet. Après la France, la Belgique est d’ailleurs le pays dans lequel j’accorde le plus d’interviews. Tout cela montre que ce thème intéresse de plus en plus les entreprises et les administrations de ce pays…

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