interview

Jonathan Coe: "L'impulsion derrière le Brexit est très proche de celle des gilets jaunes"

©Tom Verbruggen

L’écrivain anglais Jonathan Coe vient de recevoir le prix du livre européen pour son dernier roman "Middle England", roman sur le Brexit, troisième épisode d’une longue saga qui met en scène la famille Trotter. Portrait à la fois satirique et empathique d’un peuple confronté à l’une des plus grandes crises de son histoire.

Dans votre roman, vous mélangez les histoires individuelles et l’histoire politique en montrant comment le Brexit défait à la fois les liens nationaux et familiaux. Selon vous, la politique est partout?

Oui, elle est même dans l’air que nous respirons. La politique affecte chaque élément de notre vie. Le Brexit en est la preuve. Le Brexit est présent dans toute la culture et la vie britannique. J’étais vraiment déprimé suite à l’annonce des résultats. Je ne pensais pas qu’on gérerait toute cette histoire aussi mal. La campagne du "leave" a dit beaucoup de mensonge, mais le pire a été de faire croire aux gens que le Brexit pourrait se réaliser rapidement. Or, comme on le voit, ce n’est pas si facile. On ne cesse pas la relation avec les pays européens en un jour. Ce qui va arriver la semaine prochaine est, selon moi, déjà écrit: Johnson va réussir à se faire élire et il aura la majorité suffisante pour faire ce qu’il veut faire.

Corbyn n’a donc aucune chance, selon vous?

Le problème de Corbyn, c’est qu’il est très impopulaire. La gauche tout entière souffre d’impopularité mais c’est en grande partie parce qu’elle est guidée par quelqu’un comme Corbyn. Bien sûr, la presse ne l’a pas ménagé, mais il y a quelque chose que l’Angleterre déteste chez lui, et qui reste un peu mystérieux pour moi. La classe moyenne préfère Johnson à Corbyn. Elle considère que Johnson est plus proche d’elle que Corbyn.

Boris Johnson ©Photo News

Et Boris Johnson, qu’en pensez-vous?

C’est un populiste très habile. Il s’inscrit dans la lignée de Berlusconi et Trump. Il sait comment aller chercher les électeurs. Il donne l’impression de ne pas se prendre trop au sérieux, mais ce n’est qu’une apparence. Il utilise l’humour, fait le clown en public, mais tout çà est très réfléchi.

Il utilise aussi la nostalgie…

La campagne du "leave" a en effet utilisé brillamment la nostalgie. En rappelant constamment ce qu’était la Grande-Bretagne avant qu’elle rejoigne l’UE, les populistes ont employé la nostalgie comme une arme politique.

Quelles sont les racines du Brexit?

Tony Blair ©EPA

J’ai pensé énormément à ça en écrivant ce livre. Il y en a plusieurs, je pense. La crise financière de 2008 a joué un rôle important, bien évidemment. Les scandales politiques en 2009 aussi, concernant les dépenses du Parlement, mais on ne le mentionne pas suffisamment. C’était un moment de désespoir intense, mais aussi de cynisme. Le système qu’on offrait aux gens était si mauvais. Les gens se sont dits: nous devons essayer totalement autre chose, même si c’est illogique. Mais ce sentiment de détresse était là depuis longtemps, il s’est construit progressivement. 2003 est également un moment charnière. Cette année-là, Tony Blair a menti aux Anglais concernant la guerre en Irak. C’était impardonnable.

Le grand responsable du Brexit n’est-il pas tout simplement David Cameron?

James Cameron ©Photo News

Oui, il a posé aux Anglais une question extrêmement compliquée au sujet de leur futur. La plupart des gens ne comprenaient pas les enjeux. Ce n’était même pas un problème d’éducation, comme on a pu le dire. Nous avons des vies très occupées, peu de gens ont le temps de s’intéresser à ces choses-là. C’est très rare de voir un pays organiser un référendum de cette ampleur sans spécifier ce qui était réellement en jeu. Le résultat est là, même si la différence entre le vote du "leave" et du "remain" n’est pas énorme, ça a suffi a changé la destinée de toute une nation.

Le langage politique a-t-il changé?

Le langage politique a changé depuis l’arrivée des réseaux sociaux. Tout s’est polarisé. On a senti cette accélération durant la campagne du Brexit. Il y a des formes de discours haineux qui sont devenues légitimes dans l’esprit des gens. C’est un grave problème. La confrontation devient une obsession. Le langage politique est devenu moins poli, il cherche systématiquement la confrontation, et non le débat. Résultat: les gens se taisent. Si vous pensez que vous allez être insulté par l’autre, vous n’allez pas participer à un débat….

N’est-ce pas la longue tradition politique et démocratique de la Grande-Bretagne qui est en danger?

©AFP

La Grande-Bretagne possède en effet une longue tradition démocratique. Elle est d’ailleurs très respectée et admirée pour cela par d’autres pays. Cependant, je pense que notre système politique doit se moderniser. Quand je regarde les sessions du parlement anglais, j’ai l’impression d’être au 19e siècle. Il faudrait que le Parlement quitte Londres. Il faudrait le placer plus au centre du pays. Il faudrait aussi imaginer autre chose que deux partis qui s’affrontent, modifier la fréquence des débats. Il y a une grosse différence entre Londres et le reste de l’Angleterre. La plupart des grandes villes ont d’ailleurs voté "remain", sauf Birmingham, où je suis né.

Pensez-vous que l’imaginaire puisse jouer un rôle important dans la redéfinition de l’identité britannique?

Nous devons nous redéfinir nous-mêmes. Notre identité appartient plus au 19e siècle qu’au 21e siècle. L’imaginaire pourrait nous aider à nous redéfinir. Dans mon livre, j’ai évoqué la cérémonie d’ouverture des jeux olympiques en 2012. Je ne sous-estime pas l’importance de ce genre de spectacle. Beaucoup de gens ont pu voir que l’Angleterre était plus moderne qu’ils ne le pensaient. À l’inverse, si vous prenez une série comme Downtown Abbey, c’est une fantaisie complément datée. C’est simpliste, et pourtant ça marche. Ce n’est pas comme ça que la vie de l’Angleterre doit être au 21e siècle.

D’autres pays en Europe pourraient-ils suivre l’exemple britannique?

Même Marine Le Pen ne veut pas d’un "frexit". Les gens regardent comment ça se passe. Et pour le moment ils ne veulent pas tenter l’expérience, car ils voient bien la somme de problèmes que ça cause…

Craignez-vous une implosion de la Grande-Bretagne?

©AFP

L’Écosse pourrait partir. Certains imaginent la réunion des deux Irlande. Le plus simple pour régler le Brexit serait que l’Angleterre se déclare indépendante et quitte la Grande-Bretagne. Actuellement, il existe un mouvement — certes encore timide et petit — qui revendique l’indépendance de l’Angleterre.

Est-ce la fin de la grandeur britannique? Après tout, les Britanniques ont déjà montré dans l’Histoire qu’ils sont plein de ressources…

Nous sommes forts et nous pouvons dépasser ce moment. Mais pourquoi nous être mis dans cette position? C’est une situation que nous nous sommes infligés à nous-mêmes. Il manque ce qu’on appelait pendant la guerre le "blitz spirit". Durant la seconde guerre mondiale, nous vivions un moment extrêmement difficile, les bombes tombaient sur le pays, et pourtant nous avons survécu car nous étions Britanniques. Mais, aujourd’hui, les choses sont différentes. 48% des gens ne veulent pas être forts parce qu’ils s’interrogent: pourquoi quitter l’UE? Ils n’ont pas demandé cette situation et sont très fâchés contre les 52% qui ont voté le "leave". De leur côté, les 52% qui ont voté en faveur du "leave" sont très fâchés contre les autres qui refusent de les suivre…

Cette tension est-elle palpable au sein de la population?

Oui. Et ça va être pire. Pour l’instant, les gens sont calmes. Il en faut beaucoup pour mettre les Anglais dans la rue. Mais si nous quittons effectivement l’Union européenne, les gens pourraient s’énerver, des deux côtés d’ailleurs. En fait, l’impulsion derrière le Brexit est très proche de celle qui se trouve à la base des gilets jaunes en France. C’est la même génération de gens qui viennent des provinces, des petites villes. La différence est qu’en Grande-Bretagne, à ceux qui se sentaient frustrés, on a proposé une solution simple: le Brexit. Évidemment, ce n’est pas la solution à leurs problèmes. Et quand ils vont le réaliser, ils vont être encore plus fâchés. Le Brexit va empirer les choses. À court terme, je suis très pessimiste. D’autre part, la jeune génération est également très fâchée de quitter l’UE. Je suis certain que les jeunes vont essayer de frapper à la porter de l’Europe dans quelques années…

D’un point de vue économique, un rapprochement avec les Etats-Unis est inévitable?

Il ne s’agit pas seulement de négocier avec l’Amérique, mais avec l’Amérique de Trump. Pendant longtemps, certains politiciens ont laissé entendre que nous avions une relation spéciale avec les Etats-Unis; ils s’en servaient comme d’un argument auprès de la population. Mais l’élection de Trump a complètement changé la donne.

L’Europe n’a-t-elle pas une part de responsabilité dans toute cette histoire?

Jeremy Corbyn ©Photo News

Son organisation n’est pas parfaite, c’est certain. La manière avec laquelle la Grèce a été traitée n’a pas joué non plus en sa faveur. Mais quand on regarde les problèmes auxquels la Grande-Bretagne fait face, peut-on vraiment remettre la responsabiliser sur Bruxelles? Nos plus gros problèmes sont internes. Nous avons souffert de neuf années d’austérité imposées par les conservateurs. Pourtant, dans la campagne actuelle, les conservateurs s’en prennent toujours au Labour. Ils blâment Bruxelles et leur argument est toujours le même: nous sommes les seuls à pouvoir vous apporter le Brexit. Les gens y croient et pour eux, Corbyn semble une alternative encore pire. La classe moyenne veut le Brexit et donc le Labour est désorienté. Corbyn dit qu’il va renégocier le Brexit. Peut-être qu’il a pris des contacts et qu’il a préparé le terrain, je ne sais pas, mais ce qui est sur c’est que l’UE est fatigué des négociations. Même un nouveau référendum ne serait pas une bonne solution. Ca poserait un problème démocratique et les partisans du "leave" le boycotteraient. Il faut bien l’admettre, toutes les solutions sont mauvaises…

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