carte blanche

L'Europe doit viser une taxe carbone aux importations

Une taxe européenne, calculée en fonction non de la provenance mais du contenu réel en CO2, reversée au Fonds vert pour le climat, aiderait la décarbonation.

Par Philippe Coste, Hakima El-Haité, Axel Michaelowa, Joël Ruet
Le premier est ancien ambassadeur de France, vice-président de Carbonium; la seconde est ancienne ministre de l'Environnement du Maroc; le troisième est l'auteur principal du 5e rapport du GIEDC; le quatrième est président de The Bridge Tank, membre du Think20 (G20)

"Une taxe aux frontières de l’Europe, (est) indispensable ", avait déclaré le président Macron dans son discours de la Sorbonne sur l’Europe. Avec un prix-plancher " significatif " du carbone de 25 à 30 euros la tonne et un marché de l’énergie interconnecté, cet appel à taxer le CO2 se veut le troisième volet d’un programme visant à pousser l’UE à l’avant-garde d’une transition écologique " efficace et équitable ".

Une taxe aux frontières européennes égaliserait les conditions de la concurrence et permettrait de lutter contre les délocalisations liées aux contraintes environnementales.

Mais il y a plus. Une taxe aux frontières européennes égaliserait les conditions de la concurrence et permettrait de lutter contre les délocalisations liées aux contraintes environnementales, ainsi que d’incorporer le coût des dommages climatiques dans les prix des biens et des services. Taxer le CO2 aux frontières sert l’intérêt général de la planète.

Consensus de principe

Aussi, l’idée fait son chemin. Le FMI soutient l’idée d’un mécanisme d’internalisation de ces coûts et Paul Krugman, Prix Nobel d’économie, juge cette taxe juridiquement et économiquement justifiée. Des voix aussi diverses que huit très hauts responsables américains (James Backer, Henry Paulson, Martin Feldstein etc.) ou Lakshmi Mittal, Président d’Arcelor Mittal, ont pris position dans le même sens. Un consensus de principe se dessine donc bien.

Certes, reste à traduire ce consensus-en-devenir en mesures concrètes au sein de l’UE. En Allemagne et en Pologne en particulier, où la production d’électricité dépend encore largement des énergies fossiles, les gouvernements craignent qu’une mesure rehaussant le prix du carbone n’entame la compétitivité de leurs économies. Mais les mentalités évoluent.

©AFP

Il n’est donc pas trop tôt pour anticiper le produit de cette taxe et son emploi. À 1 euro la tonne, une taxe sur les importations rapporterait 300 millions d’euros en France, montant à multiplier par 6 ou 7 pour avoir l’équivalent au niveau de l’Union. Chiffre à mettre en relation avec les ordres de grandeur dans la finance climat internationale : l’Accord de Paris prévoit qu’à partir de 2020, la finance " mobilisée " au bénéfice des pays en développement devra viser 100 milliards de dollars par an. Or 2020 approche à grands pas, et les détails doivent se préciser. Les pays développés stipulent maintenant qu’ils n’est évidemment pas question de verser chaque année un tel financement public et que leur rôle consiste simplement à donner au Fonds vert climat (FVC) les moyens de susciter des transferts Nord-Sud de cet ordre.

Au surplus, avec les procédures (lourdes) du Fonds et des capacités d’absorption (limitées) des pays bénéficiaires, l’objectif risque d’être difficile à tenir.

La première collecte de ressources pour le FVC, fin 2015, avait donné lieu à des promesses d’engagements totalisant 10,2 milliards de dollars. Sur ce total, 3,7 milliards sont déjà engagés, pour financer 76 projets et programmes à ce jour. Cette première phase se terminant l’an prochain, il va maintenant falloir se préparer à refinancer le Fonds. Les perspectives se présentent lourdes d’incertitudes, chaque euro de taxe CO2 par tonne serait une aubaine.

Puissant encouragement

Ce serait un puissant encouragement adressé aux autres pays développés ainsi qu’aux pays émergents en faveur de la généralisation de ce type de taxe, un signal fort de l’engagement de la communauté internationale pour la planète.

Dans un contexte qui menace sérieusement de se détériorer, le produit d’une taxe carbone aux frontières peut constituer un relais. L’affectation de ce produit au FVC renforcerait considérablement sa crédibilité et, par voie de conséquence, celle de l’Accord de Paris. Elle permettrait de financer les plus urgents projets d’adaptation des PVD, indispensables mais au retour sur investissement très limité. Ce serait un puissant encouragement adressé aux autres pays développés ainsi qu’aux pays émergents en faveur de la généralisation de ce type de taxe, un signal fort de l’engagement de la communauté internationale pour la planète.

Précisons que, malgré son applicabilité " aux frontières ", une telle taxe ne serait pas " nationaliste ". Fondée sur le contenu réel en carbone des filières de production, tout produit venant d’une usine ayant investi dans la décarbonation de ses sources énergétiques serait peu taxé : ainsi, l’aluminium russe ou chinois produit à l’hydro-électricité. Les labels énergétiques, demain la blockchain, rendent possible un tel suivi et symétriquement, la généralisation de ces principes aux exportations européennes.

Les pays européens ont atteint les objectifs du Protocole de Kyoto et, sur l’ensemble de la deuxième période d’engagement (2013-2020), l’UE vise à réduire ses émissions de 20 % supplémentaires. Les autres zones ont intérêt à faire leur part du chemin pour rester dans la compétitivité-carbone. Les technologies existent, c’est leur financement qui manque, et une taxe européenne, calculée en fonction non de la provenance mais du contenu réel en CO2, reversée au Fonds Vert pour le Climat, aiderait aussi dans le sens de la décarbonation de la croissance des PVD.

* Cet article a été publié le 5/08/18 dans L’Opinion. Pour s’adapter au format, il a été légèrement aménagé.

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