L'ironie du Brexit réside dans les données

L’internationalisation supérieure à la moyenne des équipes de direction et des conseils d’administration dans les entreprises britanniques a déjà contribué à accroître leur portée mondiale. ©AFP

Maintenant que le Brexit a franchi le premier obstacle de la procédure de divorce, l’attention se porte désormais sur ce qui adviendra après le jour officiel de sortie en mars 2019.

Omar Toulan et Niccolò Pisani
Respectivement professeur de stratégie à l'IMD Business School et professeur à l'Université d'Amsterdam

Les partisans du Brexit ont longtemps fondé leurs arguments en faveur d’une séparation de l’UE sur deux grandes conséquences attendues de la concrétisation du Brexit, la première étant que les Britanniques bénéficieront du durcissement des politiques d’immigration envers les autres pays de l’UE. Selon ce raisonnement, en limitant l’entrée d’immigrants en provenance de l’UE à l’avenir, y compris de travailleurs qualifiés, les possibilités offertes aux citoyens britanniques seront plus nombreuses; la seconde étant que les entreprises britanniques progresseront encore plus sur les marchés internationaux, car l’indépendance procurée par le Brexit par rapport à la bureaucratie de l’UE permettra aux entreprises d’être plus efficaces sur un marché mondial.

Ici, il est supposé que les entreprises britanniques s’internationaliseront encore plus grâce à des accords commerciaux plus favorables que la Grande-Bretagne sera alors libre de signer avec d’autres pays en dehors de l’UE.

Conformément aux convictions des partisans du Brexit, les entreprises britanniques ont en effet plus largement pioché dans les flux internationaux d’immigrants qualifiés que d’autres entreprises de l’UE.
Omar Toulan et Niccolò Pisani

Pour évaluer le potentiel de réalisation de ces deux attentes, nous nous sommes penchés sur la liste Fortune Global 500 des plus grandes entreprises au monde. Plus précisément, pour évaluer la première attente des partisans du Brexit, nous avons analysé les nationalités au niveau de la haute direction et du conseil d’administration de ces sociétés.

Conformément aux convictions des partisans du Brexit, les entreprises britanniques ont en effet plus largement pioché dans les flux internationaux d’immigrants qualifiés que d’autres entreprises de l’UE. Dans l’ensemble, 38% des cadres supérieurs dans les entreprises britanniques sont des ressortissants étrangers, un chiffre deux fois supérieur au pourcentage allemand, de 19% seulement.

Cependant, et c’est là que l’ironie entre en jeu, la majeure partie de ces 38% sont des ressortissants issus de pays en dehors de l’UE. En réalité, alors que pour le pourcentage allemand, 14% sont issus d’autres pays de l’UE, le pourcentage britannique correspondant n’est que de 13%. À l’inverse, la part de ressortissants hors UE s’élève à 25% pour la Grande-Bretagne, contre seulement 5% pour l’Allemagne.

Bien qu’il soit effectivement vrai que les entreprises britanniques ont internationalisé leur réserve de talents plus que dans la plupart des autres pays, ces travailleurs qualifiés viennent en réalité de pays en dehors de l’UE.
Omar Toulan et Niccolò Pisani

Des résultats similaires peuvent être observés du côté des conseils d’administration: 37% des membres des conseils d’administration britanniques sont des ressortissants étrangers (14% de citoyens européens et 23% de ressortissants hors UE) contre seulement 15% pour les entreprises allemandes (12% de citoyens européens et 3% de ressortissants étrangers).

Ainsi, bien qu’il soit effectivement vrai que les entreprises britanniques ont internationalisé leur réserve de talents plus que dans la plupart des autres pays, ces travailleurs qualifiés viennent en réalité de pays en dehors de l’UE. Au bout du compte, le Brexit aura-t-il l’effet escompté quant à l’offre d’un plus grand nombre d’emplois pour les Britanniques? Les données semblent dire "non".

Portée mondiale

Qu’en est-il du deuxième postulat, selon lequel la sortie de l’UE permettrait aux entreprises britanniques d’être davantage tournées vers les marchés internationaux? Le fait est que l’internationalisation supérieure à la moyenne des équipes de direction et des conseils d’administration dans les entreprises britanniques a déjà contribué à accroître leur portée mondiale.

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Les entreprises britanniques comptent parmi les plus orientées vers l’international, puisqu’en moyenne 46% de leurs ventes sont réalisées en dehors de l’UE.

En examinant la répartition des ventes, on remarque au premier abord que les entreprises européennes sont dans l’ensemble les plus tournées vers les marchés internationaux, avec en moyenne 41% de leurs ventes réalisées en dehors de l’UE. Les entreprises nord-américaines et asiatiques effectuent seulement 33% et 26% respectivement de leurs ventes à l’étranger. En outre, les entreprises britanniques comptent parmi les plus orientées vers l’international, puisqu’en moyenne 46% de leurs ventes sont réalisées en dehors de l’UE.

Les centaines d’accords commerciaux bilatéraux signés au fil du temps par l’UE avec des pays du monde entier ont fondamentalement favorisé l’internationalisation des entreprises européennes au-delà des frontières de l’UE. Les entreprises britanniques ont donc fait partie de celles qui ont le plus profité de ces accords.

Peut-il être certain que les accords bilatéraux négociés après le Brexit aideront les entreprises britanniques à s’internationaliser plus qu’elles ne le sont déjà? Il semble ironique de noter que le Brexit exclura des accords commerciaux de l’UE particulièrement ces entreprises britanniques, qui en ont le plus bénéficié jusqu’à présent.

La sortie de l’UE permettra-t-elle d’offrir plus d’emplois hautement qualifiés aux citoyens britanniques? La sortie de l’UE permettra-t-elle aux entreprises britanniques de s’internationaliser? L’ironie de ces hypothèses sur le Brexit se trouve effectivement dans les données.

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