La voiture autonome, un défi pour la démocratie

Malines a déjà testé la voiture autonome dans son centre-ville. ©BELGA

Pour la mobilité autonome ou d’autres défis proches, les choix de société nécessaires et complexes nous donnent l’opportunité de penser et mettre en oeuvre une démocratie plus intelligente et représentative, capable de mobiliser une grande diversité d’acteurs, avec une riche palette d’outils d’analyse et une perspective de long terme.

Par Stephen Boucher, Samuel Flückiger, Alexandre Mussche et Romain Beaucher
Les deux premiers sont issus de Dreamocracy; les deux suivant de "Vraiment Vraiment"

L’agitation autour de la révolution de la mobilité autonome révèle les insuffisances de nos modes de décision actuels. Pour que celle-là ne se transforme pas en cauchemar, celle-ci doit se réinventer.

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À quoi ressembleront nos rues à dans un avenir où les véhicules auront la capacité de se déplacer sans chauffeur? Transportez-vous (par l’esprit) en 2035. Vous vous attendez à vous réveiller dans une ville plus sûre, largement débarrassée de sa circulation et dépolluée, grâce à des taxis autonomes partagés à bas coût qui ont supprimé la nécessité de posséder une voiture et des services de livraison automatisés opérant la nuit. Vous espérez que les voitures en stationnement 95% du temps auront été remplacées par des espaces verts, des aménagements pour tous.

Autre scénario: votre centre-ville se trouve vidé de magasins de proximité, remplacés par des navettes transportant des colis à chaque porte. De nouvelles marques de véhicules (quasiment aucune européenne), émanation plus ou moins directe des géants du numérique, ont remplacé celles du XXème siècle. Les voitures tournent sans fin et sans but dans les rues: rouler sans chauffeur est moins cher que de payer des places de stationnement. Ces véhicules vous proposent de vous emmener "gratuitement" où vous voulez, en échange de publicités ciblées et de la cession de vos données personnelles.

Votre voiture est certes plus intelligente, mais notre ville est bien plus bête.

Les piétons sont quant à eux cantonnés dans une infime fraction de l’espace public. Celui-ci est ultra-segmenté en fonction des usages, la meilleure part étant réservée à l’automobile "new age". Globalement, l’espace urbain est conçu et dessiné prioritairement par et pour le confort des passagers des véhicules autonomes, laissant sans voix les autres usages de la ville. Votre voiture est certes plus intelligente, mais notre ville est bien plus bête.

Vous avez dit conversation démocratique?

La perspective d’une révolution dans nos modes de déplacements suscite beaucoup d’excitation: couverture médiatique importante, commentaires en tous sens et fantasmes divers.

Pourtant, on est loin d’une véritable conversation démocratique sur le sujet, qui verrait citoyens, usagers de la ville, industriels et autorités publiques — dans leurs grandes diversités respectives — échanger, se projeter en commun, choisir.

Ceci est révélateur de notre difficulté à appréhender des questions ardues, nécessitant des arbitrages complexes, qui se retrouvent parfois tranchées par des dynamiques échappant aux intéressés.

Les enjeux — pratiques, éthiques, sociaux — que le développement de la voiture autonome soulève appellent un véritable dialogue, dont l’étymologie implique que tous soient disposés à être "traversés" par la parole des autres.

Aujourd’hui, un peu partout, les positions s’affrontent. La méfiance règne. Les lobbies dominent : les choix en matière de mobilité autonome risquent ainsi fort de se faire ailleurs, chez les Waymo, Uber et autres Apple de ce monde.

Au lieu de quoi, aujourd’hui, un peu partout, les positions s’affrontent. La méfiance règne. Les lobbies dominent: les choix en matière de mobilité autonome risquent ainsi fort de se faire ailleurs, chez les Waymo, Uber et autres Apple de ce monde.

Penser la démocratie en 3D

©Bloomberg

Le véhicule autonome pourrait au contraire être l’occasion de mobiliser les trois dimensions de l’intelligence collective. Geoff Mulgan * explique que "pour prendre des décisions obscurcies par l’incertitude", nous devons examiner nos choix collectifs selon trois angles:

• La connaissance: quels outils (modèles de pensée, disciplines d’étude…) mobiliser pour mieux comprendre les choix qui nous sont donnés?

• le social: quelles personnes et organisations impliquer?

• le temporel: sur quelles échelles de temps?

Or, notre système politique est limité sur ces trois dimensions et produit donc difficilement de l’intelligence collective.

Les outils mobilisés sont peu nombreux, trop souvent limités à ceux fournis par la microéconomie ou la technocratie;

Peu d’acteurs sont réellement associés à la définition des enjeux, à la recherche de solutions, et à l’expérimentation concrète de celles-ci du niveau le plus local au niveau fédéral et européen, en dépassant les limites et domaines de compétence.

Peu d’acteurs sont réellement associés à la définition des enjeux, à la recherche de solutions, et à l’expérimentation concrète de celles-ci du niveau le plus local au niveau fédéral et européen, en dépassant les limites et domaines de compétence;

Enfin, notre capacité à anticiper l’avenir, dessiner une vision et prendre des décisions pour le long terme est faible.

Pour la mobilité autonome ou d’autres défis proches, les choix de société nécessaires et complexes nous donnent l’opportunité de penser et mettre en oeuvre une démocratie plus intelligente et représentative, capable de mobiliser une grande diversité d’acteurs, avec une riche palette d’outils d’analyse et une perspective de long terme.

* Dans "Big Mind, How Collective Intelligence Can Change Our World"

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